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1958 : « Un nouveau calibre à succès, le Lip R100 »

Montre et mouvement Lip R100 pièce 1 centime euros Or 18 carats comparaison

Mouvement R100 et montre en Or, permettant d’apprécier les dimensions de ce « micro »-mouvement dame produit par Lip entre l’été 1958 et 1971 / Source : Fond privé HAOND Clément

1958 : « Un nouveau calibre à succès, le R100 »

Jamais un si petit calibre d’horlogerie n’avait été produit en France, depuis l’avènement horloger de Besançon, au XVIIIe siècle. Ce micro-mouvement pour montres Dames va voir le jour en 1958, après 10 années de recherches au sein des ateliers et laboratoires de l’usine Lip de la Mouillère. 

Sous la férule de Jean-Georges LAVIOLETTE, alors Directeur Général Technique de LIP, ce mouvement, digne des plus grandes manufactures Suisses est alors le plus petit des mouvements fabriqués en série par une firme horlogère. La fabrication d’un « micro » mouvement pour montre Dame fait écho à une étude du début des années 1950, que Lip va réaliser auprès de clients, et plus globalement du marché, et qui prouve la viabilité d’une telle entreprise, celle de la construction d’un mouvement aussi mince que performant. 

Bulletin Lip N° 25 Juillet 1958 Jean Georges LAVIOLETTE Philippe LECOT technique ingénieur chronométrie

LECOT Philippe et Jean-Georges LAVIOLETTE, responsables du développement du Calibre Lip R100 / Source : Bulletin Lip de 1958, M. LECOT

Tout devait être repensé pour miniaturiser à l’extrême ce mouvement à remontage manuel. Presque 2 fois plus compact que le meilleur des calibres d’alors chez Lip, le R23 (1955, 23.3 mm de diamètre), le R100, et son homologue à remontage par le dessous le R145, accuse un encombrement de seulement 13.5 mm, pour 3.3 mm d’épaisseur, une prouesse technique remarquable. Contrairement aux prestigieuses manufactures artisanales tel que Breguet, Patek Philippe ou encore Vacheron Constantin, dont l’oeuvre résulte en la production de calibres d’exceptions, conçus à la main et à la demande de fastueux clients contre quelques centaines de milliers de Francs, la firme Lip S.A., tout aussi prestigieuse par sa popularité, se doit de concevoir des mouvements prolifiques, manufacturables en série, d’une fiabilité exemplaire et aux performances chronométriques accomplies, pour quelques dizaines de milliers de Francs, en ce qui concerne le produit finale, la montre vendue chez le bijoutier.  

Une production Lip haute couture … en série

Le R100 est un mouvement extraordinaire par le positionnement que Fred LIP, accompagné malgré ses tempétueuses incartades de ses Services Commerciaux et Techniques, offre à son micro-mouvement. Certes, le tarif des montres embarquant le R100 n’est pas des plus modique, mais l’offre s’échelonne d’environ 14 000 Francs à plus de 180 000 Francs, « donnant ou vendant de l’heure » (F. LIP, reportage de 1969) miniaturisée à toutes. Cela est permis par la production en série d’un mouvement qui bénéficie de 10 années de recherches, et plus de 100 000 heures d’inlassables perfectionnements. 

Ainsi destiné à équiper les montres les plus en vogue de la collection Lip dès 1958, ce mouvement s’entoure notamment de boîtiers en Or massif 18 carats, parfois sertis de diamants, propulsant au niveau des meilleures firmes Européennes d’horlogerie de pointe, la manufacture Lip. Le R100 est une ode à la joaillerie, permettant à Lip de marquer la mode horlogère de son empreinte, par des tours de bras (montre et bracelet fait d’une seule pièce d’Or 18 carats) ou des réalisations plus simplistes en Or ou plaquées Or aux charmes irrésistibles. Les entrelacs se mêlent à l’exotisme de boîtiers finement ciselés, dont la lunette arbore de fantaisistes pyramides, cônes, stries ou découpes biseautées, laissant libre et ineffable l’œuvre des dessinateurs Lip. Au delà même de l’aspect esthétique des collections qui utilisent le R100 ou le R145 (remontage par le dessous), la petitesse du calibre, 13.5 mm de diamètre d’encageage, offre à la clientèle féminine des montres de grande classe, très distinguées, apportant une caution prestigieuse, si ce n’est d’avant-gardisme à Lip. 

« De très petites montres rondes séduiront toujours vos clientes » (Fascicule technique Lip destiné aux horlogers, mouvement R100, 1958)

Premier calibre de cette dimension assemblé sur une chaîne de montage, grande fierté et innovation de Fred LIP dès 1948, le R100 profite des dernières nouveautés techniques de la société Bisontine, alors en pleine expansion. Toujours orientées vers la fiabilisation et l’interchangeabilité des pièces, les innovations techniques du R100 sont ainsi destinées aux Horlogers dépositaires Lip, que la marque Bisontine flatte âprement. 

Bulletin Lip N° 25 Juillet 1958 Avantages Techniques du mouvement R100 R40 montre Lip Besançon

Extrait de la double page consacrée au lancement du Calibre R100, issue du Bulletin Lip N° 25 du 25 Juillet 1958 / Source : Service Histoire Lip

Pour ne consacrer cette approche technique qu’aux avantages les plus prégnants, notons par exemple que le Calibre R100 de la manufacture Lip bénéficie d’une incroyable réserve de marche, qui assure 40 heures de fonctionnement à une Lip dotée de ce mouvement, lorsque cette dernière est remontée à son maximum. Ceci permet une précision et une régularité de fonctionnement optimale pour 24 heures de marche, la période qui sépare généralement deux remontages. 

Première Lip, le balancier, organe régulateur majeur avec l’échappement, garant de la précision et donc de la qualité d’une montre, bat à 21 600 alternances par heure, contre 18 000 jusqu’ici chez Lip (seul le R23 verra sa fréquence égaler celle du R100, à la toute fin des années 1950). Au-delà d’une simple augmentation d’oscillations, ceci réduit considérablement les frictions des éléments en mouvement du Calibre avec l’air. Emboîté sous atmosphère conventionnelle, le balancier notamment se voit freiné dans sa rotation par l’air contenu dans le boîtier. L’augmentation de la fréquence permet de contrer cet effet de freinage dû aux frottements, d’obtenir une efficience de la distribution de l’énergie par le barillet bien plus grande, pour au final disposer d’un mouvement plus précis. Pourvu d’un spiral plat et d’un antichoc Incabloc qui protège l’axe de balancier face aux chocs que peut subir la montre, le R100 est un exemple marquant de la fiabilité Lip. Enfin, le balancier est d’un très grand diamètre (5.8 mm) puisqu’il occupe plus de 40% de la largeur totale de la platine, remarquable pour une telle compacité. 

Exécuté en 17 rubis, l’ensemble des pivots susceptibles d’user les portées en laiton du mouvements sont pourvus de rubis synthétiques, ce qui assure une longévité quasi inaltérable du mouvement dans le temps. D’un diamètre total de 13.5 mm pour une hauteur maximale de 3.3 mm sur la vis de couronne, le R100 n’occupe qu’un volume de 0.47 cm3, l’équivalent de 2 pièces superposées d’1 centime d’euros. 

Nous pouvons finalement noter, pour clore ce chapitre technique sur la conception du Calibre Lip R100, qu’il est pensé par Fred LIP et par Jean-Georges LAVIOLETTE comme un mouvement facile à entretenir pour les H.B.J.O.. Ainsi, la tige de remontoir se voit doter d’une côte importante (0.9 mm de diamètre), identique à celle du R23 (toujours dans cette optique de normalisation des Calibres Lip), diminuant drastiquement les risques de casse, et donc le retour d’une cliente mécontente de la marque, et de l’horloger revendeur. La vue sur les levées est avantageuse pour l’horloger réparateur, tout comme la standardisation chez Lip des diamètres de puits d’aiguilles, des pierres synthétiques, de la tige de remontoir, etc … En plus des considérations technologiques qui entre de prime abord en ligne de compte au sein de l’atelier technique Lip de l’usine de la Mouillère, une dimension commerciale semble poindre puisque les mouvements, et par extension les montres estampillées Lip doivent être facile d’entretien, et cela depuis le succès retentissant du Calibre T18 qui fait la part belle à l’aisance de rhabillage par un atelier horloger conventionnel. 

Au cœur de la course à la miniaturisation

Quasi-exclusivement emboîté dans des boîtiers ronds, en Or massif, en plaqué Or de diverses épaisseurs ou plus rarement en acier, l’habillage du R100 symbolise la rondeur et la minutie de ce mouvement. De plus, l’emploi de boîtes rondes répond à l’usage exclusivement féminin de ce calibre. Dans une note interne destinée aux horlogers Lip, Fred LIP explique ainsi que les parfums, les poudres et autres types de maquillages dont usent alors, nous sommes en 1958, uniquement les dames nuisent fortement au fonctionnement d’une montre mécanique. Dégradant les huiles du mouvement ou favorisant l’encrassement des rouages, ces produits pénètrent plus facilement dans un boîtier de forme (se dit des boîtiers qui ne sont pas ronds) que dans son homologue sphérique. 

Montre Lip R100 boîtier Or massif 18 carats 15.5 mm de diamètre

Détail sur un boîtier finement sculpté en Or massif 18 carats renfermant un mouvement Lip R100, vers 1965, diamètre du boîtier hors couronne de remontoir : 15.5 mm / Source : Fond privé HAOND Clément

De plus, une sérieuse concurrence helvétique se dégage dans les années 1950 sur le segment des montres « micro-dames », soit de très petites dimensions. Sérieuse par la qualité des adversaires, plus que par leur nombre tant la technicité et le savoir-faire dont doivent disposer les manufactures pour réaliser ce type de mouvement se cantonne à l’élite horlogère d’Europe. Ainsi, dans cette formidable course à la petitesse, Lip rejoint les plus grandes firmes Suisses d’alors, Omega, Longines et Jaeger-Lecoultre. Avec un mouvement mécanique à remontage automatique, Omega se pose en maître du mouvement micro-dame à complications, puisque qu’en plus d’indiquer la seconde, le Calibre 450 / 455 propose un remontage automatique par les simples mouvements du poignet, dès 1953. (16 mm de diamètre pour 5.6 mm d’épaisseur). Longines et Jaeger-Lecoultre opte quant à eux, à l’instar de Lip avec le R100, pour un remontage manuel quotidien. Le Calibre Longines 320 dispose de caractéristiques d’encombrement et de performance identique au R100 de Lip, démontrant une fois de plus, si l’horlogerie Suisse est à l’époque le juge de paix, la grande qualité de la production de l’horloger Français mené par Fred LIP. Jaeger-Lecoultre se fera une spécialité des mouvements pour montres dames de très petites dimensions. Similaires dans ses dimensions aux R100, le Calibre 496 de la firme Suisse de 15 mm de diamètre marquera également les années 1950. Quelques autres rares manufactures se risqueront dans cette aventure, comme Audemars Piguet et son Calibre AP 2430, affichant un diamètre de 12.60 mm. 

Toutefois, le mouvement emblématique micro-dame que l’histoire de l’horlogerie retiendra est le Calibre 29 que Jaeger-Lecoultre manufacture dans les années 1930, plus petit mouvement du monde, avec un encombrement de 20 x 8.4 mm, mais nous ne sommes alors plus dans les mouvements ronds. En réalité, la forme ronde n’est pas la plus optimisée pour obtenir des performances satisfaisantes avec aisance pour les manufactures. La forme tonneau ou rectangulaire est plus propice à miniaturiser un mouvement, ce que prouve le Calibre 29 de Jaeger-Lecoultre qui équipe alors de splendides bracelets-montres de très haut standing. Pour en revenir au mouvement R100 que Lip développe, sa forme ronde est dictée par la forme finale des boîtiers de montres, que la clientèle des années 1950 et surtout 1960 apprécie ronds, en laissant aux années d’avant guerre les montres rectangulaires. 

« Déjà une performance officielle »

A peine sorti, le calibre R. 100 a déjà fait parler de lui. 
En effet, le premier mouvement R. 100 fabriqué, — le N°1 de la série de fabrication —, a été monté en montre squelette. Présenté par LIP à l’Observatoire National, il a pleinement satisfait aux épreuves de chronomètre et s’est vu décerner un Certificat de Poinçon (que nous reproduisons ci-après). — N° de dépôt 3.443 délivré le 16 avril 1958. C’EST UN NOUVEAU RECORD LIP.
(Source : Extrait du Bulletin officiel Lip du 25 Juillet 1958 distribué aux horlogers – bijoutiers dépositaires de la marque Lip, double-page consacrée au lancement du Calibre R100 (page 4 et 5)). 

Pour Lip, chaque mouvement devait satisfaire aux épreuves chronométriques de l’Observatoire National de Chronométrie de Besançon, l’un des 3 organismes mondiaux officiellement certifiés pour remettre des certificats de précision, et le titre de Chronomètre à une montre. Concourant sur une dizaines de jours, la montre présentée ne doit pas varier de plus de quelques secondes sous diverses positions, au sein d’une étuve puis au cœur d’une chambre frigorifique, afin de se voir décerner le précieux Bulletin, reproduit ci-après :

Bulletin Lip N° 25 Juillet 1958 Certificat chronométre Observatoire National de Besançon

Reproduction du Certificat N° 3.443 de Poinçon de l’Observatoire National de Besançon délivré au Chronomètre R100 N°1, tirée du Bulletin Lip N°25 du 25 Juillet 1958 / Source : Fond privé HAOND Clément

Un mouvement à l’avant-garde

Mouvements montre Lip R100 R145 remontage dessous

Mouvements R145 et R100 manufacturés par Lip, au cœur de l’usine de Palente à la fin des années 1960.
Le R145 (haut) est reconnaissable au système spécifique de remontage par le dessous qui orne la roue de couronne. Cette superposition permet d’apprécier les différences côtés ponts entre le R145 et le R100 (bas) / Source : Service Histoire Lip

De très bonne conception, le Calibre R100 sera produit jusqu’en 1971, soit un peu moins de 13 années d’exploitation. Sa production déclinera lentement à partir de 1969, la rationalisation économique de l’entreprise alors en début de crise financière ayant raison d’un mouvement de niche. De plus, la mode fait la part belle à des montres dames plus volumineuses, plus colorées, réalisées dans des matériaux plus à l’image de ce que seront les années 1970. Le R100, à la fin des années 1960, représente alors la montre de grand-mère, impossible à déchiffrer face à un cadran d’un dizaine de millimètres de diamètre, malgré l’usage de verres spéciaux grossissants. 

Perfectionné six fois durant cette longue carrière, le R100 va expérimenter divers systèmes de raquettes par exemple, ou des couples de ressorts différents. Reconnaissables par une lettre, de R100 pour la première mouture, puis de R100 A pour la deuxième et ainsi de suite jusqu’à la sixième version dénommée R100 E, ce mouvement est également proposé dès Décembre 1958 avec un système innovant de remontage et de mise à l’heure par le dessous. Ainsi, Lip se place dans la lignée de certaines variantes de mouvements Suisses prestigieux, à l’instar de Jaeger-Lecoultre. Le R145 désigne donc le mouvement qui équipe des montres sans couronnes visibles, alliant l’esthétique parfaite d’une symétrie incroyablement bien maîtrisée, au raffinement d’un mouvement symbole de perfection technique. Une première série de 1500 mouvements R145 est alors produite et commercialisée dès la fin d’année 1958. Elle utilise un système archaïque de renvoi anglé et une modification du pont de minuterie. C’est un somme un R100 modifié. Par la suite, une fois ce stock écoulé, la manufacture de montres Lip va concevoir un mouvement à part entière à remontage par le dessous, qui portera l’indice de R145 B, et qui sera commercialisé du début des années 1960 à 1971.

 

En tout état de cause, la mise en production du mouvement R100 range la manufacture de montres Lip, menée par Fred LIP, à un niveau de maîtrise technique équivalent aux plus grandes firmes horlogères Suisses et mondiales à l’époque. Sa minutie, tout en étant assemblé sur une chaîne de montage automatisée spécialement conçue pour ce calibre, rendent un mouvement unique dans la Grande Histoire de l’horlogerie. C’est enfin un pur produit Lip, puisque l’outillage, le développement, la conception puis la fabrication du R100 et du R145 sont entièrement réalisés à l’usine de la Mouillère dans un premier temps, puis dès le début des années 1960, le R100 et le R145 sont fabriqués dans l’usine « la plus moderne d’Europe », celle de Palente, autre grand vœu pieux de Fred LIP. 

Sources :

  • COUSTANS Marie-Pia et GALAZZO Daniel, Lip, des heures à conter, Édition Glénat, Grenoble, 2017
  • Fond de documentation privé sur la Manufacture Lip, HAOND Clément dont fascicules techniques Lip sur la présentation du R100 en 1958, des extraits de catalogues des années 1958 à 1971 ainsi que des documents internes techniques de la manufacture Lip et les montres présentées dans l’article.
  • Divers fonds de documentations des Archives Municipales de Besançon
  • Fond de mouvements R100 et R145 puis étude technique du Service Histoire Lip
  • www.ranfft.de / Lip R100 dans la base de données de mouvements / Omega 450-455 / Longines 320 / Jaeger-Lecoultre 496 / etc …
  • www.watchesz.free.fr/mfa/R100.htm / Article sur le calibre R100

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