L’année 1867 marque le point de départ d’une aventure industrielle et humaine exceptionnelle qui façonnera durablement l’histoire des techniques horlogères françaises. C’est à cette date qu’Emmanuel Isaac Lipmann (1844-1913), un horloger originaire de Neuf-Brisach, fonde son tout premier atelier. Établi au cœur de Besançon, la capitale de l’horlogerie, ce petit établissement prend le nom de « Comptoir Lipmann ».

Le modeste atelier de la Grande rue
À ses débuts, le Comptoir Lipmann est un atelier parmi de nombreux autres qui existent alors dans la région. Situé au 14, Grande rue à Besançon, le local accueille à l’origine quinze salariés. Leur travail quotidien consiste à assembler des montres de poche à partir d’ébauches (les pièces brutes du mouvement) qui sont achetées auprès de différents fabricants bisontins ou suisses.
Cependant, le comptoir se démarque très vite de la concurrence locale. La réussite de cet atelier repose sur la puissance de travail de son fondateur, sa vision novatrice de l’esthétique et son caractère farouchement volontaire. Ces qualités de dirigeant, largement saluées par les récits de l’époque, permettent à la petite entreprise de se développer à un rythme très soutenu pour l’époque.

L’origine d’un savoir-faire pérenne
La fondation de cet atelier bisontin en 1867 a posé les bases solides d’une manufacture qui s’illustrera pendant plus d’un siècle et demi. Emmanuel Lipmann ne s’est pas contenté de monter des montres de manière artisanale ; il a impulsé une véritable quête de l’innovation et de l’excellence qui deviendra l’ADN de la marque LIP.
Ce savoir-faire français originel a permis à la marque de traverser les époques et de s’imposer comme un ambassadeur de la tradition horlogère. Ce sont ces mêmes fondations solides posées en 1867 qui permettront à l’entreprise d’évoluer, des décennies plus tard, vers la haute technologie et de réaliser des prouesses mondiales inédites, comme le développement de la toute première montre électrique en 1952.
Le choix de Besançon s’explique par un héritage historique fort qui a transformé la ville en véritable capitale de l’horlogerie française bien avant la naissance de LIP.

L’impulsion de Laurent Mégevand et de la Révolution
L’activité horlogère s’établit définitivement dans le Doubs en décembre 1793 grâce à l’initiative de Laurent Mégevand, un horloger neuchâtelois animé par un idéal jacobin, qui décide d’enseigner son métier aux chômeurs bisontins. Pour ce faire, il s’installe à Besançon accompagné de 80 horlogers genevois et français. Le Comité de Salut public et les autorités révolutionnaires françaises encouragent vivement cette implantation en octroyant des rentes financières et des primes de bienvenue aux artisans suisses prêts à tenter l’aventure. Alléchés par ces mesures, plus de 800 horlogers suisses affluent dans la région dès 1794.
L’enracinement régional
Cette « greffe horlogère » prend rapidement dans le Doubs : la profession se diffuse dans une multitude de petits ateliers régionaux et offre l’opportunité aux agriculteurs de s’assurer un second revenu pendant l’hiver. Au début du XIXe siècle, l’industrie horlogère est une réalité bien ancrée, marquant la prééminence définitive du département dans la production nationale.

La structuration d’une capitale horlogère
Au milieu du XIXe siècle, Besançon s’impose comme la capitale incontestée de l’horlogerie française, attirant de nouvelles manufactures qui viennent s’y établir. Pour soutenir ce dynamisme industriel, la ville se dote d’infrastructures spécialisées de pointe : une école municipale d’horlogerie y ouvre ses portes dès 1862 (qui deviendra plus tard une École nationale puis un Institut de chronométrie), suivie par la création d’un Observatoire de chronométrie en 1882, destiné à contrôler, noter et récompenser la précision des garde-temps.
Une implantation logique pour les Lipmann
C’est donc au cœur de ce terreau industriel extraordinairement riche qu’Emmanuel Lipmann, qui réside déjà à Besançon, décide de fonder son « Comptoir Lipmann » en 1867.

L’emplacement de son modeste atelier au 14 de la Grande rue est stratégique : cet écosystème bisontin lui permet de recruter facilement une main-d’œuvre qualifiée et de s’approvisionner en ébauches (les pièces brutes des mouvements) auprès des très nombreux fabricants locaux ou suisses de la région. Le succès fulgurant de la manufacture LIP s’est ainsi construit sur le savoir-faire historique de toute une région.
1950 : Une montre au Sommet, la Lip pré-Himalaya R25 de Maurice HERZOG et l’ascension de l’Annapurna
La mission Française « HIMALAYA 1950 »
Si une montre devait symboliser le paroxysme de l’héroïsme pour Lip, ce serait certainement la Lip R25 pré-Himalaya que Maurice HERZOG et Louis LACHENAL vont hisser au sommet du premier sommet de plus de 8 000 mètres vaincu par l’Homme, l’Annapurna, en 1950.
Mont idyllique, géant de l’Himalaya (chaîne montagneuse regroupant 10 des 14 plus hauts sommets du monde), l’Annapurna et ses 8091 mètres d’altitude vont faire vivre un enfer à l’expédition Française qui tente, dès la fin Mars 1950, de le terrasser.

Exposition de la montre Lip portée par Maurice HERZOG, et par l’ensemble de l’expédition pour vaincre l’Annapurna (8 091 mètres) le 3 Juin 1950 / Source : Service Histoire Lip
« Nous pénétrons dans un monde étrange … qui n’appartient presque déjà plus à la terre » (Maurice HERZOG, la conquête de l’Annapurna, reportage diffusé en 1962 sur les ondes de la RTF)
Le 3 Juin 1950, à 14 heures, Maurice HERZOG, chef de l’expédition française de 1950 à l’Himalaya, et Louis LACHENAL parviennent au sommet de l’Annapurna (8.078 m. [plus tard, son altitude sera réévaluée par GPS à 8 091m]), devançant leurs camarades prêts à les relayer.
Le premier 8.000 était conquis.
Auparavant une centaine d’expéditions s’étaient attaquées à la plus puissante chaîne de montagnes du globe, l’Himalaya. Une vingtaine de sommets de plus de 7.000 m. avaient été gravis dans cette chaîne, dont le plus haut sommet atteint par l’homme [en 1950], le Nanda Devis (7.816 m.). L’altitude de 8.500 m. avait été rejointe sur les flancs du Mont-Everest, mais aucune des 23 tentatives contre 5 des 14 sommets de 8.000 mètres n’avait été couronnée de succès.
Aussi, la conquête de l’Annapurna marque-t-elle un tournant dans l’histoire de l’alpinisme.
C’est en ces mots que Lucien DEVIES, Président du Club Alpin Français et de la fédération Française de la Montagne préface le livret « HIMALAYA 1950 » écrit par Maurice HERZOG au retour de l’expédition. Ces quelques lignes permettent tout d’abord une remise en contexte globale de l’aventure qu’équipera Lip. 5 années après la douloureuse Victoire de la Seconde Guerre Mondiale, il fallait, pour l’ensemble des pays occidentaux, se trouver des Héros, des figures patriotiques derrière lesquelles se ranger. L’exploit sportif intense demeure un des levier important pour assouvir cette soif de gloire tricolore, et c’est ainsi que la France va financer, et accompagner des explorateurs, des alpinistes chevronnés et autres aventuriers lors de leurs exploits, tout au long des années 1950.

Fac-similé de la montre Lip qui équipe l’expédition HIMALAYA 1950 / Source : Fond privé HAOND Clément – V.Y.
La France, synonyme des pouvoirs publiques dans un premier temps et du chef de l’Etat, qui, par d’habiles relations diplomatiques obtiennent le droit de séjourner et d’explorer des régions reculées du globe, mais également les forces industrielles Françaises qui œuvrent, au titre du mécénat mais également dans un but publicitaire certain à la mise en place logistique des expéditions, ainsi qu’à leurs bons déroulements par le matériel confiés.
Pour une ascension, et qui plus est pour l’ascension de l’Annapurna, une équipe va rapidement se constituer autour d’un chef désigné par le Club Alpin Français et que l’histoire retiendra au détriment de l’ensemble de la cordée, Maurice HERZOG. Jean COUZY, Marcel ICHAC (photographe et cinéaste), Louis LACHENAL, le Docteur Jacques OUDOT, Marcel SCHATZ, Gaston RÉBUFFAT, Lionel TERRAY et Francis de NOYELLE se joignent à l’aventure. Tous sont adeptes de la montagne, certains, à l’instar de LACHENAL, de TERRAY ou de RÉBUFFAT sont déjà de grands alpinistes reconnus, par ailleurs Guides de Haute Montagne.
L’heure Lip à 8091 mètres d’altitude
Lorsque s’envole l’équipe et ses quatre tonnes de matériel, le 30 Mars 1950 de l’aéroport du Bourget en direction de l’Inde, puis du Népal, chacun des 8 alpinistes, ainsi que le Docteur OUDOT sont équipés par les textiles de dernière génération, par les tentes les plus légères, par les chaussures les plus solides, confortables et isolantes, par les crampons les plus légers et mordants, ou encore par les lunettes les plus protectrices face à la réverbération des UV sur la neige ou la glace. Vitrine autant que laboratoire pour les marques qui vont fournir le matériel vitale pour l’expédition « Himalaya 1950 », cette aventure est une formidable opportunité pour servir la France, tout comme pour faire briller sa technologie à l’internationale.

Publicités de marques ayant fournies du matériel pour l’expédition Française HIMALAYA 1950 / Source : Fond de documentation privé HAOND Clément
Au delà de l’habillement, protégeant du froid extrême tout comme de la chaleur caniculaire lorsque les alpinistes Français son en phase d’approche dans la Vallée qui ceinture l’Annapurna, un objet singulier va nécessiter des mois de travail pour la manufacture Lip, puisque la lecture d’une heure inaltérable est une nécessité absolue dans ce milieu hostile à l’Homme. Première manufacture horlogère de France, disposant d’une des plus belles usines dédiées à la fabrication de montres (à Besançon), dans le quartier de la Mouillère, et d’une notoriété sans faille, la marque Lip, emmenée par une certain Fred du même nom, va équiper l’ensemble de l’équipe qui s’apprête, au cours du mois de Mai 1950, à lancer l’assaut sur l’Annapurna.
Formidable test de rigueur pour la Manufacture Bisontine, Fred LIP, son illustre patron, accepte immédiatement cette périlleuse mission. Le cahier des charges est quasiment militaire. Les montres-bracelets Lip vont devoir résister à la chaleur, au froid intense, à l’humidité et à l’immersion dans l’eau, aux chocs, aux champs-magnétiques, etc … à tout ce qu’un alpiniste en exercice peut subir, sans jamais faillir, en donnant invariablement l’heure et avec une très bonne lisibilité.

Fac-similé de la montre Lip qui équipe l’expédition HIMALAYA 1950 / Source : Fond privé HAOND Clément – V.Y.
14 Heures, « l’heure Lip » de la Victoire
Techniquement parlant, Fred LIP livre un condensé de technicité, ode du savoir-faire de la manufacture Lip, et marqueur de sa capacité à réaliser des montres infaillibles. Officieusement nommées du nom de l’Expédition, « HIMALAYA » 1950, ces quelques montres sont construites autour d’un boîtier 100% étanche, astucieusement acheté auprès de la fabrique américaine KEYSTONE WATCH CASE. Histoire dans l’histoire; au delà du fait que concevoir, en 1950, un boîtier de montre absolument étanche relève d’un défi de taille pour une manufacture horlogère, l’usage d’un boîtier de fabrication Américaine est assez logique pour Fred LIP. Durant l’année 1949, qui voit le développement des montres « HIMALAYA » 1950, Fred Lip œuvre ardemment au développement, encore balbutiant, de la technologie Electronic. Dans ce cadre, une collaboration avec la firme ELGIN Watch Co (USA) se met en place à la fin des années 1940, ce qui explique le fait que la manufacture Lip se fournisse en boîtiers Américains, Lip y étant alors implantée.

Fond étanche en acier inoxydable; Fac-similé de la montre Lip qui équipe l’expédition HIMALAYA 1950 / Source : Fond privé HAOND Clément – V.Y.
Doté d’un tube et d’une couronne surdimensionnée (facile à remonter, même avec des gants), ce boîtier est antimagnétique, important dans le cadre d’un usage majeur de la radio et de postes émetteurs, 100% étanche à l’eau sous toutes ses formes et à la poussière et plaqué or 40 microns d’épaisseur. Le fond en acier inoxydable est massif, doté d’une empreinte en forme de polygone à 12 côtés. Le système d’étanchéité est assez ingénieux, puisque le fond de boîtier « enveloppe » la carrure, cette dernière accueillant un épais joint.
Des cornes longues et robustes viennent solidement maintenir un bracelet en cuir épais, aux coutures puissantes, devant résister aux manipulations, à l’abrasion et à l’activité des alpinistes. Il est intéressant de noter que malgré les précautions prisent par l’équipe technique de la manufacture Lip, le bracelet de la montre de Maurice HERZOG, aujourd’hui conservée dans son état de retour de mission, en 1950, est déchiré dans sa partie inférieure. Recousu artisanalement, il témoigne de la violence de l’ascension, et de l’engagement des 8 alpinistes qui vont y participer (sur les 9 membres au départ de l’aéroport du Bourget, Francis DE NOYELLE sert d’officier de liaison et de diplomate local, il ne participe pas directement à l’assaut de l’Annapurna).

Fac-similé de la montre Lip qui équipe l’expédition HIMALAYA 1950 / Source : Fond privé HAOND Clément – V.Y.
Pour compléter cette livrée d’exception, spécifiquement pensée pour la mission qui lui est confiée, le Département Horlogerie de la manufacture Lip va créer un cadran unique, bi-couleur et très lisible pour rendre le moins pénible possible la fastidieuse tâche, à plus de 5000 mètres d’altitude, qu’est la lecture rapide et précise de l’heure. Pour ce faire, l’ensemble des chiffres sont écrits, par le biais d’indexs en relief dorés, qui ressortent du cadran en brillant légèrement à la lumière. Une échelle des minutes peinte en noir orne la périphérie du cadran. Mais la sagacité de la première entreprise horlogère de France se remarque dans un détail, presque invisible et pourtant si intelligemment pensé : l’affichage horizontal du sous-compteur des secondes. Modeste innovation, 15/30/45/60 secondes sont lisibles immédiatement, par un simple basculement du poignet. Ceci démontre que ces montres vont être patiemment étudiées, testées et améliorées durant l’année 1949, afin d’offrir l’heure avec intransigeance à 8091 mètres d’altitude.
Ainsi équipée, l’ensemble de l’expédition va coordonner ses actions sur le terrain, entre le 30 Mars et le 17 Juillet 1950, date du retour Victorieux en France.
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