1950 : Une montre au Sommet, la Lip pré-Himalaya R25 de Maurice HERZOG et l’ascension de l’Annapurna
La mission Française « HIMALAYA 1950 »
Si une montre devait symboliser le paroxysme de l’héroïsme pour Lip, ce serait certainement la Lip R25 pré-Himalaya que Maurice HERZOG et Louis LACHENAL vont hisser au sommet du premier sommet de plus de 8 000 mètres vaincu par l’Homme, l’Annapurna, en 1950.
Mont idyllique, géant de l’Himalaya (chaîne montagneuse regroupant 10 des 14 plus hauts sommets du monde), l’Annapurna et ses 8091 mètres d’altitude vont faire vivre un enfer à l’expédition Française qui tente, dès la fin Mars 1950, de le terrasser.
Exposition de la montre Lip portée par Maurice HERZOG, et par l’ensemble de l’expédition pour vaincre l’Annapurna (8 091 mètres) le 3 Juin 1950 / Source : Service Histoire Lip
« Nous pénétrons dans un monde étrange … qui n’appartient presque déjà plus à la terre »(Maurice HERZOG, la conquête de l’Annapurna, reportage diffusé en 1962 sur les ondes de la RTF)
Le 3 Juin 1950, à 14 heures, Maurice HERZOG, chef de l’expédition française de 1950 à l’Himalaya, et Louis LACHENAL parviennent au sommet de l’Annapurna (8.078 m. [plus tard, son altitude sera réévaluée par GPS à 8 091m]), devançant leurs camarades prêts à les relayer. Le premier 8.000 était conquis. Auparavant une centaine d’expéditions s’étaient attaquées à la plus puissante chaîne de montagnes du globe, l’Himalaya. Une vingtaine de sommets de plus de 7.000 m. avaient été gravis dans cette chaîne, dont le plus haut sommet atteint par l’homme [en 1950], le Nanda Devis (7.816 m.). L’altitude de 8.500 m. avait été rejointe sur les flancs du Mont-Everest, mais aucune des 23 tentatives contre 5 des 14 sommets de 8.000 mètres n’avait été couronnée de succès.
Aussi, la conquête de l’Annapurna marque-t-elle un tournant dans l’histoire de l’alpinisme.
C’est en ces mots que Lucien DEVIES, Président du Club Alpin Français et de la fédération Française de la Montagne préface le livret « HIMALAYA 1950 » écrit par Maurice HERZOG au retour de l’expédition. Ces quelques lignes permettent tout d’abord une remise en contexte globale de l’aventure qu’équipera Lip. 5 années après la douloureuse Victoire de la Seconde Guerre Mondiale, il fallait, pour l’ensemble des pays occidentaux, se trouver des Héros, des figures patriotiques derrière lesquelles se ranger. L’exploit sportif intense demeure un des levier important pour assouvir cette soif de gloire tricolore, et c’est ainsi que la France va financer, et accompagner des explorateurs, des alpinistes chevronnés et autres aventuriers lors de leurs exploits, tout au long des années 1950.
Fac-similé de la montre Lip qui équipe l’expédition HIMALAYA 1950 / Source : Fond privé HAOND Clément – V.Y.
La France, synonyme des pouvoirs publiques dans un premier temps et du chef de l’Etat, qui, par d’habiles relations diplomatiques obtiennent le droit de séjourner et d’explorer des régions reculées du globe, mais également les forces industrielles Françaises qui œuvrent, au titre du mécénat mais également dans un but publicitaire certain à la mise en place logistique des expéditions, ainsi qu’à leurs bons déroulements par le matériel confiés.
Pour une ascension, et qui plus est pour l’ascension de l’Annapurna, une équipe va rapidement se constituer autour d’un chef désigné par le Club Alpin Français et que l’histoire retiendra au détriment de l’ensemble de la cordée, Maurice HERZOG. Jean COUZY, Marcel ICHAC (photographe et cinéaste), Louis LACHENAL, le Docteur Jacques OUDOT, Marcel SCHATZ, Gaston RÉBUFFAT, Lionel TERRAY et Francis de NOYELLE se joignent à l’aventure. Tous sont adeptes de la montagne, certains, à l’instar de LACHENAL, de TERRAY ou de RÉBUFFAT sont déjà de grands alpinistes reconnus, par ailleurs Guides de Haute Montagne.
L’heure Lip à 8091 mètres d’altitude
Lorsque s’envole l’équipe et ses quatre tonnes de matériel, le 30 Mars 1950 de l’aéroport du Bourget en direction de l’Inde, puis du Népal, chacun des 8 alpinistes, ainsi que le Docteur OUDOT sont équipés par les textiles de dernière génération, par les tentes les plus légères, par les chaussures les plus solides, confortables et isolantes, par les crampons les plus légers et mordants, ou encore par les lunettes les plus protectrices face à la réverbération des UV sur la neige ou la glace. Vitrine autant que laboratoire pour les marques qui vont fournir le matériel vitale pour l’expédition « Himalaya 1950 », cette aventure est une formidable opportunité pour servir la France, tout comme pour faire briller sa technologie à l’internationale.
Publicités de marques ayant fournies du matériel pour l’expédition Française HIMALAYA 1950 / Source : Fond de documentation privé HAOND Clément
Au delà de l’habillement, protégeant du froid extrême tout comme de la chaleur caniculaire lorsque les alpinistes Français son en phase d’approche dans la Vallée qui ceinture l’Annapurna, un objet singulier va nécessiter des mois de travail pour la manufacture Lip, puisque la lecture d’une heure inaltérable est une nécessité absolue dans ce milieu hostile à l’Homme. Première manufacture horlogère de France, disposant d’une des plus belles usines dédiées à la fabrication de montres (à Besançon), dans le quartier de la Mouillère, et d’une notoriété sans faille, la marque Lip, emmenée par une certain Fred du même nom, va équiper l’ensemble de l’équipe qui s’apprête, au cours du mois de Mai 1950, à lancer l’assaut sur l’Annapurna.
Formidable test de rigueur pour la Manufacture Bisontine, Fred LIP, son illustre patron, accepte immédiatement cette périlleuse mission. Le cahier des charges est quasiment militaire. Les montres-bracelets Lip vont devoir résister à la chaleur, au froid intense, à l’humidité et à l’immersion dans l’eau, aux chocs, aux champs-magnétiques, etc … à tout ce qu’un alpiniste en exercice peut subir, sans jamais faillir, en donnant invariablement l’heure et avec une très bonne lisibilité.
Fac-similé de la montre Lip qui équipe l’expédition HIMALAYA 1950 / Source : Fond privé HAOND Clément – V.Y.
14 Heures, « l’heure Lip » de la Victoire
Techniquement parlant, Fred LIP livre un condensé de technicité, ode du savoir-faire de la manufacture Lip, et marqueur de sa capacité à réaliser des montres infaillibles. Officieusement nommées du nom de l’Expédition, « HIMALAYA » 1950, ces quelques montres sont construites autour d’un boîtier 100% étanche, astucieusement acheté auprès de la fabrique américaine KEYSTONE WATCH CASE. Histoire dans l’histoire; au delà du fait que concevoir, en 1950, un boîtier de montre absolument étanche relève d’un défi de taille pour une manufacture horlogère, l’usage d’un boîtier de fabrication Américaine est assez logique pour Fred LIP. Durant l’année 1949, qui voit le développement des montres « HIMALAYA » 1950, Fred Lip œuvre ardemment au développement, encore balbutiant, de la technologie Electronic. Dans ce cadre, une collaboration avec la firme ELGIN Watch Co (USA) se met en place à la fin des années 1940, ce qui explique le fait que la manufacture Lip se fournisse en boîtiers Américains, Lip y étant alors implantée.
Fond étanche en acier inoxydable; Fac-similé de la montre Lip qui équipe l’expédition HIMALAYA 1950 / Source : Fond privé HAOND Clément – V.Y.
Doté d’un tube et d’une couronne surdimensionnée (facile à remonter, même avec des gants), ce boîtier est antimagnétique, important dans le cadre d’un usage majeur de la radio et de postes émetteurs, 100% étanche à l’eau sous toutes ses formes et à la poussière et plaqué or 40 microns d’épaisseur. Le fond en acier inoxydable est massif, doté d’une empreinte en forme de polygone à 12 côtés. Le système d’étanchéité est assez ingénieux, puisque le fond de boîtier « enveloppe » la carrure, cette dernière accueillant un épais joint. Des cornes longues et robustes viennent solidement maintenir un bracelet en cuir épais, aux coutures puissantes, devant résister aux manipulations, à l’abrasion et à l’activité des alpinistes. Il est intéressant de noter que malgré les précautions prisent par l’équipe technique de la manufacture Lip, le bracelet de la montre de Maurice HERZOG, aujourd’hui conservée dans son état de retour de mission, en 1950, est déchiré dans sa partie inférieure. Recousu artisanalement, il témoigne de la violence de l’ascension, et de l’engagement des 8 alpinistes qui vont y participer (sur les 9 membres au départ de l’aéroport du Bourget, Francis DE NOYELLE sert d’officier de liaison et de diplomate local, il ne participe pas directement à l’assaut de l’Annapurna).
Fac-similé de la montre Lip qui équipe l’expédition HIMALAYA 1950 / Source : Fond privé HAOND Clément – V.Y.
Pour compléter cette livrée d’exception, spécifiquement pensée pour la mission qui lui est confiée, le Département Horlogerie de la manufacture Lip va créer un cadran unique, bi-couleur et très lisible pour rendre le moins pénible possible la fastidieuse tâche, à plus de 5000 mètres d’altitude, qu’est la lecture rapide et précise de l’heure. Pour ce faire, l’ensemble des chiffres sont écrits, par le biais d’indexs en relief dorés, qui ressortent du cadran en brillant légèrement à la lumière. Une échelle des minutes peinte en noir orne la périphérie du cadran. Mais la sagacité de la première entreprise horlogère de France se remarque dans un détail, presque invisible et pourtant si intelligemment pensé : l’affichage horizontal du sous-compteur des secondes. Modeste innovation, 15/30/45/60 secondes sont lisibles immédiatement, par un simple basculement du poignet. Ceci démontre que ces montres vont être patiemment étudiées, testées et améliorées durant l’année 1949, afin d’offrir l’heure avec intransigeance à 8091 mètres d’altitude.
Ainsi équipée, l’ensemble de l’expédition va coordonner ses actions sur le terrain, entre le 30 Mars et le 17 Juillet 1950, date du retour Victorieux en France.
2014 – Aujourd’hui : L’aventure Lip IV – SMB ou le retour de Lip à Besançon.
2014 est une date importante dans l’histoire de la plus célèbre des marques horlogères Françaises, puisqu’elle est synonyme de l’étincelant retour de Lip à Besançon. Plus de 20 années après la fuite de Lip dans le département du Gers, l’avenir se dessine aujourd’hui de manière définitive à Besançon, sous le joug de la Société des Montres de Besançon (SMB).
Atelier de production horlogère Lip, Z.A. Valentin, Grand Besançon / Source : SMB – LIP
Dans la droite ligne de l’histoire de Lip, marquée par le développement d’un modeste atelier au 70 puis au 14 Grande Rue de Besançon dès 1867, puis par la construction de vastes usines de production avec Lip II – Mouillère et Lip III – Palente entre 1903 et les années 1970, l’ère SMB-LIP marque de son emprunte la refonte de ce qui fut la première manufacture horlogère de France (années 1960). Ce nouveau centre de production, animé par une dizaine de salariés spécialement formés aux métiers de l’horlogerie moderne, est ainsi la quatrième implantation d’usine Lip à Besançon, 38 ans après l’éviction des derniers « Lip » (employés historiques) de l’usine de Palente, en 1981.
Atelier de production horlogère Lip, Z.A. Valentin, Grand Besançon / Source : SMB – LIP
Plus de 150 ans après l’assemblage de la première Lip au cœur de la Boucle (centre-ville de Besançon) par Emmanuel LIPMANN, des montres estampillées des 3 lettres sont à nouveau, et ce depuis 2019, assemblées au sein de l’entreprise Lip. Année de l’achat de la marque par la SMB à son précédent propriétaire (Juillet 2019), un investissement d’un demi-million d’euros a permis la construction d’un atelier de production moderne et spacieux, marqueur notoire d’une volonté de pérenniser la fabrication et l’emploi Lip à Besançon.
Héritière d’une histoire faite de fortunes et de coups d’éclats, la marque Lip, par la constitution de cet atelier, résonne encore comme un formidable témoin de son patrimoine, ancré dans le passé, par l’histoire, mais surtout dans le présent et l’avenir par le dynamisme de la société SMB. « L’atelier » Lip IV – Valentin comme nous pourrions le nommer se place ainsi à mi-chemin entre continuité et renouveau avec ce que fut la marque Lip sous l’ère familiale (1867 – 1971), un synonyme de qualité, d’anti-conformisme et de rigueur à la Française.
Atelier de montage Lip de l’usine de la Mouillère, années 1940. Photographie issue du Service Photographique Lip / Source : Fond privé HAOND Clément
Publicité Lip Dauphine de 1960 / Source : Fond privé de documentation HAOND Clément
1957 – 1973 : Lip Dauphine, « l’heure Lip » pour tous
Dans la seconde moitié des années 1950, Fred LIP, PDG de la manufacture éponyme, souffre d’une critique qui l’agace ostensiblement, celle du tarif (élevé) de ses montres. A ses justifications faites de complexité de fabrication en interne, de production de très haute qualité et de développement Français, une partie de la clientèle semble insensible. Pour ce visionnaire, il fallait satisfaire l’ensemble de la population, d’autant plus que la manufacture de montres Lip connaissait un développement insatiable depuis 1945. Ainsi, en 1957, une gamme relativement confidentielle de montres abordables va être proposée par Lip, sous un nom étudié, Dauphine.
Montre Lip Dauphine Electronic R184, fond transparent laissant apparaître le mouvement, trotteuse sans éclair qui n’est pas d’origine / Source : Fond privé HAOND Clément
Les montres estampillées Lip Dauphine représentent alors l’entrée de gamme de la manufacture Bisontine, correspondant au milieu de gamme de l’horlogerie Française d’alors. Cette appétence pour la distribution de l’heure Lip à l’ensemble de la population date des années 1930, lorsqu’Ernest LIPMANN lancera la gamme SAM fabrication Lip, dont le but est tout à faire identique à Dauphine. Fred LIP, son fils, reprend à son affaire ce procédé, en lui donnant un nom taillé pour la réussite, puisqu’il est directement emprunté à la voiture à succès que la Régie Nationale des Usines Renault (RNUR) commercialise entre 1956 et 1967.
Logotype de la gamme Lip Dauphine, systématiquement apposé sur les cadrans / Source : Fond privé de documentation HAOND Clément
Le succès d’un patronyme … aimablement emprunté
Fred LIP ne va pas vouloir brouiller les cartes des gammes que Lip s’évertue à standardiser depuis l’après guerre. Le Chronomètre bracelet Lip ne peut ainsi raisonnablement pas, pour un lancement, côtoyer l’entrée de gamme de la marque. De même, un client potentiel ayant les capacités de s’acheter une montre Lip de bonne gamme, verrait, dans la vitrine de son détaillant Lip local, d’un œil interrogateur une Lip « Dauphine » s’affichant à la moitié, voir au tiers du prix de la Lip en acier qu’il s’apprête à passer au poignet.
Dépliant publicitaire sur la Dauphine, véhicule économique de la Régie Renault (RNUR) sorti en 1956 / Source : Service Histoire Lip, dépliant de 1959.
C’est pour cela que « Le Fred » comme on le surnommait va aviser sa « sous-marque » d’un nom cinglant, quoi qu’emprunté au succès de la Régie Renault avec sa voiture, la Dauphine. Voiture bon marché la plus vendue en France entre 1957 et 1961, Fred LIP souhaitait ainsi le même succès à sa nouvelle marque, toutefois entachée d’un faux départ.
Décideur irrésistible, Fred LIP va s’abroger de la nécessité de posséder le nom Dauphine pour lancer une première collection en 1957. Sous la menace d’un procès de la part d’Henri BASQUIN, industriel de l’horlogerie et propriétaire du nom Dauphine, Fred LIP consent à lui acheter, au prix fort. Curieux pied de nez de l’histoire que d’avoir acheter à prix d’or, une marque destinée à donner l’heure pour une somme modique. Cette incartade passée, le patron de la manufacture de montres Lip va donc légalement pouvoir appeler ses montres accessibles Dauphine.
Un lancement teinté d’une inhabituelle prudence
Retenant les leçons des échecs passés et des lancements scabreux d’innovations que les consommateurs ne comprennent pas, Fred LIP ne va pas immédiatement accoler son nom à celui de Dauphine, question de prestige. Ainsi, les premières Lip Dauphine ne sont estampillées que Dauphine, à l’instar d’une marque à part entière, afin de sonder le terrain et de ne pas compromettre, en cas de fiasco, l’image de marque que Fred LIP c’est évertuer à créer. Entre 1957 et 1959 environ, la marque Lip apparaît progressivement sur le cadran des montres hommes, femmes et enfants estampillées Dauphine. Tout d’abord par un discret LIP MADE sous l’index ou le chiffre qui désigne 6 heures. Puis par la suite, le logo migre sous la mention Dauphine. Fred LIP, aventurier prudent mais avisé dans cette affaire sent, à l’aube des années 1960, que Dauphine est un succès commercial dynamique. Dans ce cas, il n’est plus question que ce nom vol la vedette à la marque Lip, et c’est ainsi qu’à partir du début des années 1960, le couple LIP-DAUPHINE (et non plus Dauphine seul ou Dauphine-Lip) s’impose comme l’entrée de gamme de la manufacture Lip.
Montre Dauphine Nautic Lip made vers 1957 / Source : Fond privé HAOND Clément
La rationalisation comme dogme
Mais la gamme Dauphine, jusqu’à l’année 1973, date des dernières montres Dauphine vendues par Lip, se différencient par plusieurs éléments discrets. Tout d’abord, les Lip Dauphine se placent dans un niveau de prix inférieur de moitié en moyenne au prix d’une Lip classique, pour un modèle sensiblement similaire. Visuellement semblable, la Lip Dauphine se caractérise par un habillage moins travaillé, se matérialisant généralement par des placages moins épais, peu de boîtiers acier à la faveur du chrome moins coûteux. Les cadrans par exemple, sont parfois issus d’anciens stock Lip de la collection précédente qu’il fallait écouler. Globalement, les modèles sont moins travaillés, ce qui demande une étude plus courte, une production plus rapide et plus standardisée, abaissant les coûts de fabrication, et ainsi de vente, tout en conservant un très bon niveau de qualité.
Mais le cœur de la rationalisation se cache sous le cadran, puisque la majeure partie de l’abaissement du coût de production des Lip Dauphine se caractérise par l’emploi de mouvements non manufacturés par Lip. Fred LIP va avoir recours aux puissantes entreprises Françaises puis étrangères capables de fabriquer des mouvements de montres bracelets. Des mouvements Jeambrun, Horlogerie de Savoie (H.S.) et Cupillard pour la France ou encore PUW pour l’Allemagne seront utilisés pour animer les Lip Dauphine, entre autres. À de rares exceptions, elles sont équipées de mouvements manufacturés par Lip, notamment de R23, R17 ou d’Electronic R148 / R184. Dans ces cas, il s’agit généralement de surstock que la première marque horlogère de France ne parvient pas à écouler par sa marque principale.
Une gamme à l’image de la France (1957 – 1973)
Lip Dauphine en Or 18 carats, vers 1965 / Source : Service Histoire Lip
Dauphine fut un succès commercial sans bornes sur toute sa période d’exploitation. Succès, car Fred LIP va rapidement diversifier sa gamme, Dauphine devenant ainsi un nom à part entière au sein de la marque horlogère Lip. Succès également, parce que la manufacture Bisontine dote sa marque de modèles très disparates, qui suivent les évolutions de la mode et des goûts, à l’identique du développement d’une montre Lip traditionnelle. À l’instar de la Régie Nationale des Usines Renault qui va proposer plusieurs niveaux de gammes sous l’appellation Dauphine, Lip va également créer une hiérarchie dans sa collection. Ainsi, à la Renault « Dauphine » Ondine, penchant plus cossues et luxueux du véhicule initial, Lip va répondre avec une gamme étoffée de Dauphine en Or 18 carats, dont la finition et la livrée esthétique rivalisent avec les plus belles montres de l’époque. Face à la Renault Dauphine Gordini, Fred LIP commercialisait une gamme de montre de plongée très sportive, ou de montres de ville arborant un large damier sur le pourtours du cadran, sous le nom Dauphine.
Répondant aux pratiques de l’époque, la manufacture Lip va développer, dès le lancement en 1957, des montres destinées aux communiants, aux jeunes enfants ou à tout autres célébrations dans lesquelles la montre marque un passage, et une coutume. Un mariage, l’obtention d’un diplôme, étaient autant d’occasions de ce voir offrir une montre, marquant ainsi l’heure d’un instant de réjouissance.
Montre Lip Dauphine pour Dame (24 x 14 mm) vers 1965 / Source : Service Histoire Lip
À cela, nous pouvons ajouter les Dauphine Electronic, Electric, Nautic, Cœur Vaillant, Fab. LIP, Antichoc, SWISS, Automatic, etc …
Une montre nous permet de mesurer la portée de la gamme Dauphine, au sein de la collection Lip courante, la Lip Dauphine Electric ou Electronic, pourvue d’un calibre manufacturé par Lip, le R148 puis le R184 (avec date). Comme une montre pédagogique, Fred LIP va se servir de sa « sous-marque » pour diffuser, et imposer plus aisément l’Electronic Lip, mouvements électriques n’ayant plus besoin d’être remontés. Pour ce faire, et à la vue du stock grandissant de calibres R148 (sans date, 1962) puis R184 (date, 1964), Lip va créer vers 1965 des montres estampillées Lip Dauphine Electric ou Electronic. Ainsi équipées de ces mouvements révolutionnaires, ces montres vont les démocratiser par des tarifs plus abordables. Réutilisant des pièces d’habillage de collections Lip antérieures, il est fabriqué dans les ateliers Lip des cadrans spécifiques, afin de doter ces montres d’une image différente de la collection Lip Electronic, sérieuse et rigide. Le fond de boîtier traditionnellement en acier inoxydable chez Lip est supprimé, au profit d’un dôme de plexiglas, qui laisse apparaître le mouvement en fonctionnement, dans un caractère pédagogique et explicatif innovant. En définitive, la collection Dauphine est, dans sa majeure partie, une gamme d’appel pour Lip. Elle permet de diversifier la marque et de toucher une plus large part de marché pour Lip, sur le territoire Français et Francophone notamment.
Gamme accessible, Dauphine par Lip va être l’un des moteurs du dynamisme de la première manufacture de montres en France. La production va rapidement se développer, passant de 50 000 montres au début de l’exploitation de la marque, à plus 100 000 montres vendues par an dans les années 1960. Symbole d’une fortune populaire, la gamme Lip Dauphine va péricliter avec le Premier Conflit social Lip de 1972 – 1973. L’avènement de Claude NEUSCHWANDER à la tête de l’entreprise Lip en 1974, et sa restructuration totale vont avoir raison d’une marque inscrite dans le passé pour ce nouveau patron « social ». Aujourd’hui, la collection LIP-SMB Dauphine reprend les codes traditionnels de cette collection, qui ont fait la prospérité de Fred LIP dans les années 1960.
Sources :
M-P. COUSTANS et D. GALAZZO, Lip des heures à conter, Édition Libris, 2000 et nouvelle Édition Glénat, Grenoble, 2017
Fond de documentation privé sur la Manufacture Lip, HAOND Clément
Fond de la série 5Z des Archives Municipales de la Ville de Besançon
1968 : Aux côtés des plus grands, Lip, chronométreur officiel des Jeux Olympiques de Grenoble
Jeux des Trente Glorieuses, les Xe Jeux Olympiques d’Hiver qui se tiennent à Grenoble (Isère) du 6 au 18 Février 1968 sont également les Jeux Olympiques de Lip. Aux côtés d’Omega notamment, la manufacture Lip va assurer le chronométrage Electronic de certaines épreuves sportives, mais également une propagande féroce pour la montre officielle des Jeux, la Nautic-Ski Electronic.
Peu après le départ de Jean-Claude KILLY sur l’épreuve du Slalom Géant aux Jeux Olympiques de Grenoble, en 1968; vue sur le dispositif LIP – OMEGA de chronométrage Electronic / Source : Service Histoire Lip
Premiers Jeux Olympiques d’Hiver attitrés à une ville, en l’occurrence Grenoble, cette épreuve sportive majeure sur le plan international devait faire briller la France du Général de Gaulle, et par la même occasion les entreprises Françaises. Proche du Général, Fred LIP va s’engouffrer dans la brèche, afin de tirer pleinement partie de cet événement.
Un chronométrage de prestige
Co-chronométreur avec la firme Suisse Omega pour les épreuves reines de Descente, de Salom Spécial et de Slalom Géant, de Luge et de Bobsleigh, Lip va mettre en œuvre l’ensemble de ses capacités de production et son savoir-faire en matière d’électronique pour proposer un chronométrage ultra performant. Une atmosphère d’émulation se saisie alors, à un an des Jeux, de l’usine ultra moderne de Palente. Le Bureau d’Études et l’Atelier de Chronométrie interne de Lip développe de nouveaux composants, des modules électroniques encore plus fiable, précis et innovants. C’est ainsi que Lip sera le témoin privilégié des 3 victoires historiques de Jean-Claude KILLY en descente, slalom spécial et slalom géant. S’appuyant sur la longue histoire Olympienne d’Omega, Fred LIP va entourer cette aventure d’une intense campagne de promotion. La manufacture Lip va partager le devant de la scène en chronométrage avec Omega, partenaire principal avec Lip, mais également Longines, qui va chronométrer certaines épreuves comme la patinage de vitesse ou le hockey sur glace.
Être choisi par le Comité Olympique Français pour ce chronométrage est un honneur qui rejaillit sur notre industrie, sur les horlogers détaillants, sur toutes la corporation (Lettre de Fred LIP en date du 16 Janvier 1967 / Source : Archives Municipales de Besançon).
Vitrine et présentoir spécial Jeux Olympiques de Grenoble, photographie dans le hall de l’usine Lip de Palente / Source : Fond privé photographique HAOND Clément
Fred LIP profite de ce formidable coup médiatique pour placer sur le devant de la scène la marque familiale qu’il représente, et par la même occasion, la montre du Centenaire de Lip (1867 – 1967), la Lip Nautic-Ski Electronic. Tout d’abord, Lip sera adoptée par la Fédération Française de Ski pour équiper la délégation Tricolore aux J.O. de Grenoble. Sur les les photographies officielles, dans les coulisses, lors de bains de foules, les sportifs arboreront une montre Lip Nautic-Ski Electronic référence 42554 (boîte ronde, cadran noir). En plus de rares exemplaires signés des anneaux olympiques offert aux meilleurs revendeurs Lip, à quelques invités et au stations techniques Lip de la région, la Nautic-Ski va devenir, dans le courant de l’année 1967, la montre officielle des Jeux Olympiques de Grenoble. Des présentoirs spéciaux sont créés par le département décor interne de la manufacture Lip. Reprenant de manière abstraite le dessin d’une montagne, ces présentoirs seront diffusés en fin d’année 1967 à certains clients, dont ceux de la région Rhône-Alpes. Couplé à cela, une vaste campagne de publicité dans la presse s’abat sur la France, vantant encore une fois les mérites de la Lip Nautic-Ski Electronic.
En tout état de cause, Lip va marquer l’histoire de l’olympisme, et du sport en général par sa participation aux Xe Jeux Olympiques d’hiver. Premiers Jeux retransmis en couleur et dans le monde entier par le dispositif Mondovision (1607 techniciens vont œuvrer à cela), la marque Lip va bénéficier d’un aura particulier, à la hauteur de sa puissance en France. Première manufacture horlogère de France, 7e du monde en production de montres empierrées, son Président Directeur Général Fred LIP trouve ici la consécration de sa carrière. Portée sur les plus hautes marches par Jean-Claude KILLY, Marielle GOITSCHEL, Annie FAMOSE, Guy PERILLAT et Isabelle MIR pour le Ski Alpin et par Patrick PERA pour le patinage artistique, la Nautic-Ski est résolument la montre officielle des Jeux Olympiques d’hiver de 1968. Le rêve va se poursuivre pour l’espiègle patron de Lip, puisque le Ministère de la Jeunesse et des Sports, sur décision directe du Ministre François MISSOFFE, va faire équiper de Lip Nautic-Ski tous les athlètes Français aux Jeux Olympiques d’été de Mexico, qui se tiennent également en 1968. La délégation Française va ainsi porter une montre Lip lors de la cérémonie d’inauguration des J.O. d’été, mais également tout au long de la quinzaine.
Victoire de Jean-Claude KILLY le 12 Février 1968, lors du Slalom Géant de Chamrousse. Ce dernier porte alors, sur le podium, une Lip Nautic-Ski Electronic, offerte par Fred LIP avant la compétition. La 2e place revient au Suisse Willy FAVRE (à gauche), et la 3e place à l’Autrichien Heinrich MESSNER (à droite) / Source : Service Histoire Lip
Par cette consécration sportive, Lip marque un peu plus l’histoire industrielle de la France de son emprunte faite de rigueur et d’exactitude. Célébrant la manufacture Lip et la grande qualité de sa production, cet événement extraordinaire symbolise également l’inexorable ascension de la firme de Fred LIP, point d’orgue d’une carrière vouée à l’horlogerie, et que la déroute financière viendra briser quelques années plus tard, en 1972 – 1973.
Sources :
Fond privé de documentation et de photographie HAOND Clément
Fond de photographies du Service Histoire Lip
Fond des Archives Municipales de la Ville de Besançon sur la participation de Lip aux Xe Jeux Olympiques d’hiver de Grenoble, du 6 au 18 Février 1968.
www.francebleu.fr / dossier spécial : Le cinquantenaire des Jeux Olympiques de Grenoble
www.olympic.org (KILLY ET SON TRIPLÉ EN OR SE HISSENT AU NIVEAU DE TONI SAILER)
www.espritbleu.franceolympique.com (Recherches sur les J.O. d’hiver de Grenoble et sur les J.O. d’été de Mexico / 1968)
Portrait de Rudi MEYER vers 1975, portant une montre Lip Galaxie référence 43764 / Source : Fond privé HAOND Clément
1975 : Rudi MEYER, la passion de la mesure
Dessinée en 1974 sous l’impulsion de Claude NEUSCHWANDER et Marie-Laure JOUSSET, respectivement Directeur Général de la CEH-LIP et Responsable de la collection 1975, la gamme Rudi MEYER est construite dans un projet plus vaste qu’une réalisation purement horlogère. Cette incursion du Design dans l’horlogerie Française s’explique par une conjonction de faits inhérents à la vie mouvementée de l’entreprise Lip, dans cette première moitié des années 1970. Après la mise en liquidation et la quasi-disparition de la marque Lip en Juin/Juillet 1973, Claude NEUSCHWANDER, second de Publicis, est chargé de relancer en 1974 la marque Lip au sein d’une toute nouvelle entité, la Compagnie Européenne d’Horlogerie LIP (CEH-Lip). Dans le cadre de ce renouveau, la Direction de la CEH-LIP va faire appel aux talents de 7 Designers Francophones, dans le but de donner un nouveau souffle à l’image de l’entreprise centenaire. Sous la coupe d’un chef de file qui va naturellement s’imposer, Roger TALLON, un deuxième homme fort de cette collection inédite va émerger, Rudi MEYER.
Né à Bâle (Suisse) le 11 Juin 1943, Rudolf MEYER va rapidement se tourner, et acquérir une sérieuse expérience dans ce milieu, vers le Graphic-Design. Professeur associé à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris, il a alors, en 1974 la charge d’un cours en communication visuelle. Reconnu comme un pionnier du design en France, il dispose de nombreux faits d’armes lorsqu’il est approché par la manufacture CEH-LIP. Entre autres, ces principales réalisations évoluent dans le domaine de l’art graphique et des images de marque. Ainsi, les logotypes des marques Prénatal, Ricqlès ou encore de la Banque Nationale de Paris (BNP) sont le fruit de son coup de crayon avisé.
Logo BNP Banque Nationale de Paris 1975; VANDA Cosmétique USA et Prénatal 1966 dessinés par Rudi MEYER / Source : Rudi-Meyer.com
Lorsque la CEH-LIP le contact, au début de l’année 1974, Rudi MEYER est un membre éminent de la jeune agence Design Programmes S.A., fondée en 1973 par un certain Roger TALLON, « pape » du Design en France. C’est vraisemblablement via cette agence, ou par la reconnaissance internationale dont jouit TALLON et à laquelle Claude NEUSCHWANDER ne peut-être étranger que MEYER est recruté pour reconstruire l’image de LIP, mais par la réalisation industrielle cette fois-ci, même si Roger TALLON va redéfinir le logo « Lip », marqueur de l’ère NEUSCHWANDER.
Le Graphic-Design pour une collection intemporelle
Pas moins de 14 montres Lip vont être commercialisées au cours de l’année 1975 sous le trait de Rudi MEYER. Une production prolifique pour ce graphic-designer de talent, qui se décompose nous le verrons rapidement en 2 grandes familles, les Galaxie (9 montres) et une collection de Lip Electronic carrées (6 montres). Le Design est une discipline assez neuve en France en 1974, puisque reconnue comme art à part entière du dessin industriel ou du savoir-faire de l’ingénieur depuis les années 1960 seulement. Outre Atlantique, le Design est un domaine majeur dans l’industrie dès l’après Guerre, et c’est de cela que va s’inspirer le nouveau patron de LIP pour relancer sa marque. La vision spécifique que développe Rudi MEYER, dans la lignée de l’approche fonctionnaliste de Roger TALLON des objets de « Design », symbolise l’idée que la montre est un objet singulier, ayant des critères de compréhension et une expressivité particulière. Ainsi, MEYER explique, au sujet des montres qu’il dessine pour la CEH-LIP au cours de l’année 1974, et qui seront commercialisées en 1975 – 1976 :
« À sa fonction propre – c’est à dire la lecture du temps, des secondes, des minutes et des heures – s’oppose avec force sa fonction signe porteur de multiples notions subjectives ». « Elle [la montre] est le temps et la parure » (Catalogue Lip Design 1975, interview de Rudi MEYER)
Considérée comme un objet spécifique par MEYER, la montre doit avoir une fonction, une destination, un usage. Mais elle doit également dégager quelque chose de son porteur, être un symbole, suffisamment clair pour qu’il soit approprié par l’usager, mais suffisamment vague pour qu’il soit interprété par ce dernier. Ainsi, le designer Suisse va s’attacher à combiner l’aisance de lecture qui est, en 1974, une tâche largement accomplie, à la « parure » de la montre, en somme ce qu’elle représente. Et c’est en cela que le talent du Designer entre en jeu. L’objet final n’est pas beau parce qu’esthétiquement réussi, il est beau parce qu’il est techniquement bien conçu. Il va employer les ressources du graphic-design, en les mettant au service de l’horlogerie, domaine dont il est absolument étranger en 1974.
Deux collections, pour deux odes au Design
Rudi Meyer développe ces objets de communication en plusieurs étapes, qui se concluront par la commercialisation durant l’année 1975 de 14 montres estampillées « Design Rudi MEYER ». Tout d’abord, et à l’instar des 6 autres Designers qui animent les discussions chez Lip, MEYER va se voir confier une année, 1974, pour proposer ses montres, les contraintes techniques autours de ces dernières et les moyens à mobiliser afin de les réaliser. La seule exigence de la CEH-LIP concerne le mouvement, qui doit être emprunté dans le catalogue de fournisseur d’Ébauches S.A., ou dans les calibres que LIP manufacture encore dans l’usine de Palente. MEYER portera son choix sur deux mouvements. Le premier est extrêmement technique, de très haute technologie et dont seul Lip à le secret, avec le calibre R53 Electronic transistoré (conçu, fabriqué et assemblé par Lip à Besançon). Le second est plus conventionnel, puisqu’il est mécanique à remontage automatique, issu des ateliers de la firme Allemande DUROWE.
11 des 14 références de la collection Design Lip 1975 commercialisées d’après le travail de Rudi MEYER / Source : Fond privé HAOND Clement
Rudi MEYER réalise pour Lip 3 séries de montres, réparties dans 2 familles, la première étant composée de montre à ouverture ronde, et la seconde, de montres dont les boîtiers sont carrés, à ouverture octogonale, mais également carrée.
Sur 14 montres commercialisées en 1975, 8 font parties de la gamme GALAXIE, nom donné par le designer à une série de montres rondes et sphériques. Fer de lance de la nouvelle collection Lip pour l’année 1975, ces montres sont dotées de deux types de boîtiers, disponibles en plusieurs teintes. Les cadrans sont lisses et ornés de billes d’acier ou de creux qui indiquent les heures, mais également d’échelles de temps peintes à même le cadran. Les couleurs sont tout aussi variées que les boîtiers, avec du bleu, de l’argenté, du noir. Avec une configuration très ergonomique et une présentation inédite, les montres de la série GALAXIE vont marquer l’histoire du design horloger, malgré un succès commercial mitigé (pour plus de détail sur la Collection GALAXIE, vous trouverez ici un article dédié à ces montres).
Les 6 autres montres usent d’un habillage totalement différent. De forme carrée, 4 sont pourvues de vis de fixation apparentes qui soulignent la technicité du produit, en sublimant la solution technique retenue par le designer pour son objet. Les 2 autres références disposent d’un boîtier carré aux bords fortement arrondis, mais toujours conçu en 2 parties qui viennent s’assembler de part et d’autre du verre. Le verre est sur ces dernières carré et plat. Il revêt un caractère spectaculaire sur les 4 autres références, avec une forme octogonale magnifiquement exécutée (pour plus de détail sur la Collection de montres carrées Electronic dessiné par R. MEYER, vous trouverez ici un article dédié).
En somme, les 14 montres qui compose la série MEYER de la collection Lip Design 1975 adoptent des matériaux ingénieux, une présentation sans équivoque sur la recherche, l’ingénierie et la technique mis en place pour Lip. Rudi MEYER écrira alors, en 1975 :
J’ai voulu faire une synthèse (non excessive) des ces 2 aspects [fonction et parure] de la montre apparemment contradictoires. C’est ainsi que j’ai fait les choix suivants : – des matériaux authentiques, bruts, sobres, mats, – des formes franches et nettes, – et, au lieu de créer des pièces uniques, constituer un puzzle permettant de proposer plusieurs modèles à partir d’un nombre minimum de cadrans et de boîtiers.
L’emploi de l’aluminium pour sa légèreté, sa rigidité et la possibilité de lui appliquer des teintes, par l’anodisation, uniques est un exemple de l’atmosphère dans laquelle évolue ce projet. La pureté des lignes et la douceur des formes, ainsi que la conception de ces montres la symbolise également. Au final, la montre n’est plus un objet uniquement pour soi, mais c’est un objet qui parle aux autres, qui interroge par le design une idée « technico-sociologique » soulevée par l’œuvre de Rudi MEYER. Au delà des montres commercialisées au fil de l’année 1975, la collection MEYER va marquer l’histoire horlogère, et l’histoire du design industriel.
Ce sont aujourd’hui, avec la collection MACH 2000 et la représentation du summum du Design appliqué à l’Horlogerie, des montres très recherchées en tant qu’objets de design et non plus comme de simples montres. Collectionnées, les 14 montres dessinées par Rudi MEYER resteront dans les annales de l’Histoire comme des réalisations abouties, intelligemment construites, et surtout, comme étant la première incursion du Design pour ce qu’il est dans l’horlogerie mondiale. L’oeuvre de Rudi MEYER sera d’ailleurs internationalement reconnue lors du Forum Industrie Design de Hanovre (Pays-Bas) en 1976, lorsque la série de montre Lip Electronic carrée sera primée.
Sources :
M-P. COUSTANS et D. GALAZZO, Lip des heures à conter, Édition Libris, 2000 et nouvelle Édition Glénat, Grenoble, 2017
Ouvrage Collectif, Design « Le Livre » (de 1850 à nos jours l’évolution du design), Édition Florilège, Paris, 1990
Pieter DOENSEN, History of the Modern Wristwatch, Édition Snoeck-Ducaju & Zoon, 1994
T. GRILLET et R. TALLON, Roger TALLON, itinéraires d’un designer industriel, Édition Centre Georges Pompidou, Paris, 1993
Fond de documentation privé sur la Manufacture Lip, HAOND Clément dont catalogue Lip pour la Collection 1975, catalogue Lip Design 1975 et catalogue Lip 1976.
Fond de la série 5Z des Archives Municipales de la Ville de Besançon
1960-62 – 1981 : L’usine Lip de Palente, « le rêve de Fred LIP »
Photographie aérienne de l’Usine Lip III Palente en 1967 / Source : Fond privé HAOND Clément
Majestueux édifice qui se dresse au cœur d’une forêt de verdure, en périphérie Est de la cité horlogère de Besançon, le domaine de Palente va être le décor de l’édification d’une citadelle industrielle à la gloire de son seigneur, au tournant des années 1960. Fred LIP, puisque c’est le nom de ce valeureux horloger Bisontin, en est le commanditaire dès le milieu des années 1950. La construction de son usine, selon ses plans et exigences de modernité dès 1960 marque l’apogée du fleuron de la production horlogère Française et Européenne, que la manufacture de montres Lip symbolise.
« La nouvelle usine (Lip) de Palente est conçue pour les vingt années à venir » (Bulletin Lip de Mars 1961)
On ne fabrique pas 500 000 montres [par an] dans une usine prévue pour une cadence de 50 000, mais bien plutôt dans une une usine prévue pour un million. Cette usine, c’est LIP III (Message de Fred LIP dans le Bulletin Spécial LIP III Besançon Palente de Mars 1961)
C’est en ces quelques mots que tient l’élément fondamental de la construction d’un nouvel ensemble de production pour la décennie 1960, qui devra être marquée par l’heure Lip. Depuis le début du XXe siècle, l’affaire Lip, qui verra se succéder 3 générations de LIPMANN, est une des firmes les plus prospères de France et d’Europe. Ceci aura pour conséquence de transporter l’atelier artisanal de production du 14 de la Grande Rue à Besançon (au cœur du centre ville) à l’usine du quartier de la Mouillère (rue des Chalets) en 1903. Mais à la reprise de l’affaire familiale par Fred LIPMANN, en 1944 – 1945, l’augmentation de la production surpasse les capacités viables de l’usine de la Mouillère, et la nécessité de construire une nouvelle entité se fait, plus que jamais, pressante au milieu des années 1950.
La notoriété de la manufacture Lip est à son paroxysme depuis la création du Comptoir LIPMANN en 1867, par Emmanuel. Sur le plan économique, la S.A. LIP, en 1960, est la 8e puissance horlogère mondiale avec 550 000 montres empierrées produites sur l’année (Omega, par exemple, se trouve en 6e position avec 750 000 montres fabriquées). L’agrégation de nouveaux départements qui viennent s’ajouter au secteur de prédilection de Lip qu’est l’horlogerie et la fabrique de montres impose également d’agrandir l’usine (un département machines-outils voit le jour, un équipements civiles et militaires également, etc …).
Photographie de l’usine LIP III de Palente en construction en 1960 issue du Service Photographique Interne Lip / Source : Bulletin Spécial Lip Palente de Mars 1961, Fond privé HAOND Clément
Mais au delà de ces considérations techniques et économiques, la construction d’une nouvelle usine tient en la personne de Fred LIP, qui souhaite marquer l’histoire par un édifice à son image, et quoi de plus parlant pour un industriel que de laisser à l’exaltation contemporaine puis à la postérité son usine. De plus, ce fantaisiste patron veut offrir un espace de travail sain, aéré, vivifiant et favorisant le travail bien fait et la qualité de sa production à ses salariés. Cela fait écho au tentaculaire réseau de l’usine de la Mouillère, fait de bâtiments disparates et qui occupe la quasi totalité de la rue des Chalets, à Besançon.
Du « Domaine de Palente » à l’usine la plus moderne d’Europe.
Ainsi, dès 1953, le terrain du « Domaine de Palente » à quelques kilomètres au Nord-Est de la cité horlogère de Besançon est acheté par la société LIP S.A. d’horlogerie. Dès la fin des années 1950, Fred LIP mûrit un projet grandiose, presque pharaonique au cœur d’un havre de paix verdoyant. Histoire dans l’histoire, le « Domaine de Palente » fut l’apanage du Baron de Palente Jacques TERRIER, qui le possède de 1809 à 1849, date de sa mort. Vendu successivement, il sera acheté par Fred LIP en 1953.
À gauche : Passerelle de l’usine Lip-II de la Mouillère, années 1950 À droite : Passerelle de l’usine Lip-III de Palente, en 1966 / Source : Fond privé HAOND Clément
60 000 puis 90 000 m2 de terrain appartiennent alors à la manufacture Lip, en plus du château de l’ancien Baron de Palente. Sur ces 9 ha, Fred LIP et son cabinet d’architecte dirigé par Olivier POMPONNE DE BAZELAIRE lance, le 15 Mars 1960, la construction d’une usine de fabrication horlogère de 24 000 m2, deux fois plus vaste que la vieillissante usine de la Mouillère. Construite autour de 2 puis 3 corps de bâtiments reliés par une passerelle chère au cœur de Fred LIP, celle-ci lui rappelant la passerelle de l’usine de la Mouillère, il s’agit d’une des usines les plus spacieuses d’Europe.
Vue extérieure de l’usine Lip III de Palente dans les années 1960 sur les ateliers de production / Source : Archive du Musée du Temps (Besançon)
Immédiatement prévue pour accueillir les 1500 employés de la manufacture Lip, cette cathédrale d’acier et de verre se démarque par sa modernité, tant dans la conception des espaces que par les équipements innovants qu’elle renferme. Les plans sont conçus selon les demandes de chaque service, et sous la coupe de la discipline sociologique, puisque le sociologue M. FERRAND supervise et oriente la conception de la future usine (il mène une étude d’une année dès 1955 pour Lip). Dès le 8 Septembre 1960, les premiers Lip intègrent l’usine flambant neuve de Palente, dont la majeure partie est encore en construction. Un ravitaillement routier s’organise pour faire la jonction entre les deux usines, puisque la Mouillère reste en activité. Au fur et à mesure de l’avancement des travaux à Palente, des services complets déménagent la veille de la rue des Chalets, pour poursuivre le travail abandonné la veille à la Mouillère, le lendemain à l’usine de Palente. La production ne sera jamais stoppée, ce qui représente une prouesse pour une usine de cette envergure.
Sans totalement renier la tradition horlogère, l’usine de Palente se part de larges baies vitrées rectangulaires afin d’inonder de lumière naturelle les ateliers de production. Le plus grands des 3 bâtiments dispose d’un système d’éclairage zénithale, la lumière provenant donc du plafond, limitant les risques de réverbérations et d’éblouissement pour la partie fabrication. Le reste des locaux bénéficient d’un éclairage latéral. L’éclairage naturel fourni par le soleil est complété par un système d’éclairage artificiel. Architecture d’acier, de verre et de fines dalles de bétons , la disposition des bâtiments tient compte de deux facteurs : Dans un premier temps, de l’issue des études sociologiques et internes menées par Lip entre 1955 et 1957, puis, dans un seconde temps, du terrain et des prérogatives de résistances au poids des machines notamment. Initialement, un seul corps de bâtiment devait contenir l’ensemble des Groupes Lip qui animent jusqu’en 1960-1962 l’usine de la Mouillère. Le choix sera finalement porté sur un ensemble de 3 bâtiments, organisé autour du bâtiment de production (N°3 sur la photographie ci-dessous). .
Vue aérienne de l’usine Lip III de Palente vers 1965 / Source : M-P. COUSTANS et D. GALAZZO, Lip des heures à conter, Glénat, 2017, page 35
Le bâtiment N°3 renferme l’Atelier de fabrication, d’où la matière première pénètre par la partie Nord, et ressort en pièces finies prêtent à être assemblées. Se développant sur 2 niveaux, sa surface occupe 10 700 m2. À son extrémité Sud, le local N°2 concerne la centrale des fluides, reconnaissable à son toit en dents de scie différent du reste de l’usine. Dotée d’une gestion automatisée, cette section technique gère les fluides de Palente, dont les diverses huiles, l’eau, l’air comprimé et une pompe à vide pour l’outillage des horlogers. Ce développement massif, point névralgique pour la production, est enserré par 2 édifices. À sa gauche, relié par une première moitié de passerelle, se trouve les vestiaires, les douches et le vaste restaurant d’entreprise (N°1). À l’opposé, le plus petit des 3 bâtiments accueil en N°4 l’assemblage du département horlogerie, et en N°5 les locaux commerciaux, administratifs, de réceptions et de la direction, dont le bureau de Fred LIP qui se devine au premier étage, en façade, dans le prolongement de 6 baies vitrées. Développé sur 3 et 4 niveaux, il couvre une surface de 7 000 m2.
En plus de multiplié par plus de deux la surface de l’usine, Lip III – Palente apporte un lot important d’innovations technologiques et ergonomiques dédiées aux salariés de la firme Bisontine. Dans cet esprit de « Patron-Social », qui sera l’étiquette de Claude NEUSCHWANDER lorsqu’il reprend l’affaire Lip en 1974, Fred LIP prend soin de ses employés pour se garantir leur fidélité et leur savoir-faire. Un ouvrier ne dira t-il pas lors du premier conflit Lip qui éclate en 1973 « que chez Lip, on fait parti de l’élite horlogère ». Le parc machines est renouvelé pour suivre le passage du 110/220 volts au 220/380 volts, et pour bénéficier des meilleures technologies. Des machines-outils Suisses, Allemandes, Françaises mais également de conception Lip grâce au concours de la Société Oranaise de Construction (S.O.C. / Propriété de Lip) sont installées à Palente. Preuve d’une modernité sans faille, l’âge moyen de l’équipement de l’usine de Palente ne dépasse par 6 années en 1962. Deux chaudières assurent la constance de la température dans l’ensemble de l’usine, le tout étant réglé automatiquement, sans intervention du personnel technique. Les planchers sont en dalles métallisées, afin de les rendre le plus anti-poussière possible. Ennemi de premier ordre dans la conception horlogère, la poussière est bannie de l’usine par un puissant système de filtration de l’air. Les services nécessitant une constance absolue de la température sont même équipés, dès le début des années 1960, de l’air climatisé, à l’instar de la métrologie ou du service de chronométrie. Enfin, le large parc qui ceinture l’usine apporte certes un cadre agréable de travail, mais la conservation de tous les arbres, y compris ceux ayant été déplacés lors de la construction de l’usine, sert également de bouclier naturel contre la poussière.
Une usine à l’image de son patron … et célébrant son génie
Fin mai 1962, l’ensemble des activités de l’usine de la Mouillère ont été déménagé, l’usine Lip III-Palente est pleinement opérationnelle. L’usine est officiellement inaugurée le 8 Septembre 1962, en présence d’une délégation d’officiels de la région, mais également de l’échelle nationale, puisque le Ministre de l’Industrie en personne, Michel-Maurice BOKANOWSKI, fait le déplacement. D’anciens élèves de l’Ecole d’Horlogerie de Besançon, « l’Horlo », sont également conviés, tout comme le directeur de cette dernière à l’époque. Déambulant dans une usine flambant neuve, ce parterre d’invités venus célébrer Fred LIP et l’entreprise qu’il administre évoque un lieu extraordinaire dédié à la production horlogère d’élite. Par ailleurs, l’histoire retiendra la célèbre maxime de Fred LIP qui, une fois la visite ministérielle cadencée menée à son terme, déclarera « Messieurs, nous avons battu un record puisque je vais vous libérer avec 7 minutes d’avance !« .
Fresque par Gaston GOOR réalisée à la demande de Fred LIP dans le hall de réception de l’usine Lip III de Palente en 1962 / Source : M-P. COUSTANS et D. GALAZZO, Lip des heures à conter, Glénat, 2017 et M. VIDAL-LIP, page 38-39
Mais ce qui frappe d’étonnement les visiteurs de Palente reste l’immense fresque qui orne le mur de la réception de l’usine, que surplombe le bureau de Fred LIP. « La chronologie du temps« , œuvre du peintre Gaston GOOR, est une demande spéciale du patron de la manufacture Lip qui vise à célébrer l’histoire horlogère, mais surtout à magnifier l’histoire horlogère de Lip, et de Fred LIP. Ce dernier est évidemment représenté, au centre et en habit du XVIe siècle, discourant avec Galilée. Son père Ernest devise sur la droite avec Einstein, tandis qu’un flot d’inventions Lip traverse la scène, suspendues dans le ciel par une force enchanteresse. Des muses, des anges et deux calendriers zodiacaux complètes la scénographie, sur fond de vallée céleste, empruntée aux plus belles descriptions du Paradis. Ayant eu la faveur de faire éditer des poèmes en 1960, Fred LIP est passionné de sciences mais également de littérature et de faits intellectuels, allégoriques, ce qui explique cette mise en scène stupéfiante dans le hall de son usine. Palente est à l’image de ce que Fred LIP est, une source de génie intarissable, mais au caractère fantasque. Le sérieux se mêle à l’espièglerie, tant dans le bâtiment que dans la psychologie du personnage qui l’administre.
Bustes en bronze d’Emmanuel LIPMANN, fondateur de l’entreprise Lip en 1867 et emplacement des deux statues, en 1967 / Source : Fond privé photographique HAOND Clément
Comble de l’éloge que Fred LIP livre à son patronyme, et à ceux de sa famille l’ayant porté avec lui dans sa version originelle de LIPMANN, il fait réaliser deux bustes à la gloire de son père, dont il était un grand admirateur, et à celle de son grand-père, fondateur de la dynastie horlogère des LIP(MANN). La passion pour l’Art chez Fred LIP n’a pas de limite, d’autant plus lorsqu’il commémore sa réussite, et accessoirement celle de ses prédécesseurs. Ces deux bustes en bronze regardant avec admiration l’usine et le bureau de Fred LIP sont solidement fixés sur un piédestal à fût droit couvert de marbre. Accueillant les visiteurs de l’usine de Palente, ils sont astucieusement placés en avant de par et d’autre des portes à ouverture automatique qui sépare le hall d’entrée de la direction du parc du « Domaine de Palente ». Pour l’anecdote, lors du premier conflit Lip qui ébranle l’entreprise, ces deux bustes seront utilisés comme projectiles lors d’une charge de C.R.S., au cours de l’été 1973.
Du sommet à la ruine
Toute la période des années 1960 est assez faste chez Lip, puisque la manufacture Bisontine enregistre un record de production en 1962, avec 600 000 montres fabriquées. La grande innovation de l’ère « Palente » sera la seconde génération de montres Electronic, avec les mouvements R148 et R184, qui équiperont entre autre la Nautic-Ski Electronic, montre de plongée emblématique que Lip produira de 1967 à 1981. L’automatisation est encore accélérée et l’assemblage des montres est quasi exclusivement réalisé par des chaines de montage automatiques, permettant à Lip de réduire encore les coûts de production de ses mouvements, et de proposer des montres à un prix de vente deux à trois fois inférieur à celui des marques Suisses concurrentes. De plus, la fin des années 1960 marque les premières recherches sur le Quartz Lip, menées dans le laboratoire de développement de l’usine de Palente.
Au delà de l’horlogerie, le formidable outil de production modernisé et à la pointe de la technologie du complexe de Palente permet à Lip de travailler pour la Défense Nationale via son département Armement, ou encore pour le Commissariat à l’Énergie Atomique (C.E.A.), auquel le département Industrie qui fournis des bras manipulateurs à commandes magnétiques via son service « Haute Précision », afin de manipuler en toute sécurité des matériaux radioactifs par exemple.
Mais le déclin de l’horlogerie Française face à ses concurrents étrangers est déjà amorcé. À la fin des années 1960, la manufacture Lip accuse une progression moindre des ventes. L’immense vaisseau d’acier du quartier de Palente apparaît comme surdimensionné, la demande n’étant pas proportionnelle à la capacité de production. La nécessité d’ouvrir le capital pour renflouer l’entreprise se fait pressante. En 1967, l’actionnaire Suisse Ébauches S.A. (E.S.A.) rachète 33% des actions de la firme Lip, quelques années après, elle aura la majorité au Conseil d’Administration. Obligeant Lip à acheter de plus en plus d’ébauches chez les sous-traitants Allemands d’E.S.A., condamnant la production manufacturière de Lip. Cela conduit Lip à un premier conflit social, à la suite de l’annonce d’un vaste plan de licenciement en 1972. Fred LIP qui se rêvait en capitaine d’un navire industriel flamboyant ne va pas résister à la tempête économique qui secoue son entreprise, et il est remercié en février 1971, prié de quitter la direction active de la manufacture Lip. Il ne sera plus au premier plan pour voir sombrer son usine, dans une affaire qui portera désormais son nom, « l’Affaire Lip ».
1972 – 1973 / 1975 – 1976 : Une usine au rythme des premiers conflits sociaux d’envergure en France
C.R.S. surveillant l’entrée de l’usine Lip de Palente en Août 1973 / Source : Fond privé HAOND Clément, article de presse
1972 – 1973, près d’une année de conflit va secouer l’usine de Palente, théâtre d’un affrontement entre des ouvriers qui veulent conserver leur travail, et une direction étrangère qui souhaite au mieux assainir une entreprise en délicatesse financière, ou tout simplement éradiquer un concurrent important. Les bâtiments servent de refuge aux employés en grève, qui poursuivent la production de montres et en assurent la vente, afin de procéder aux paiements de tous les salaires.
1974 : Après la signature des accords de Dole, le travail reprend à Palente, sous la direction de Claude NEUSCHWANDER, ancien de Publicis, débauché en sauveur d’une entreprise en crise. Palente permet la création, par son outillage de pointe et le savoir-faire des employés, de la célèbre collection Design 1975, avec entre autre l’intemporelle gamme Mach 2000 dessinée par Roger TALLON, pape du Design en France. Mais l’extravagance de la construction de Palente, ce palais horloger complexe à rendre rentable tue dans l’œuf ce formidable projet de reprise. La Compagnie Européenne d’Horlogerie LIP s’écroule en 1976, emportant dans la tourmente l’usine si chère à Fred LIP. Certainement trop en avance sur son temps, et trop vaste pour un marché presque exclusivement Français, l’usine condamnait la pérennité de l’entreprise, tout en célébrant sa splendeur et sa vitalité.
La marque est reprise dès 1976 – 1977 par certains ouvriers et employés Lip, dans une légalité relative, la liquidation judiciaire et le traitement administratif de cette dernière n’étant pas totalement actés. Régularisant leur situation, et souhaitant relancer la première marque horlogère de France, les anciens Lip se structurent en SCOP, montage innovant qui ne sera accepté qu’à une seule condition, qu’ils quittent définitivement l’usine de Palente. Progressivement abandonnée, ce fleuron de l’industrie Française, usine la plus moderne d’Europe à son inauguration en 1962 n’est plus qu’une coque vide, inanimée. Dans les années 1980, l’usine est pillée, marquée des stigmates des violents affrontements de la fin des années 1970, lorsqu’il fallait alors réprimer la relance de l’entreprise, pour museler une dernière fois une affaire aux abois. Délabré, ce vaste domaine sera reconverti, après plusieurs années et la destruction d’une large partie des bâtiments, en pépinière d’entreprise.
À partir de 1981, des ventes judiciaires sont organisées afin de liquider le restant de matériel encore présent dans l’usine, en vue de vendre les bâtiments et le parc de l’ancien « Domaine de Palente ». Plus globalement, cette période du début des années 1980 symbolise la fin progressive du bastion industriel horloger et de la micro-mécanique qu’était alors la région de Besançon, et plus largement du département de la Franche-Comté. En février 1985, la dernière liquidation judiciaire acte la vente, après plusieurs baisses de prix et des mois de tractations, de l’usine et du terrain sur lequel elle est érigée, contre la somme de 4.5 millions de Francs. Un partenariat entre la chambre de commerce de la région et la ville de Besançon se porte acquéreur, en proposant un plan de réhabilitation totale de ce complexe alors en friche.
La totalité du restaurant et des vestiaires a été détruite au milieu des années 1980, pour laisser place à de nouveaux locaux. Le château de Palente, transformé en 1962 en centre médico-social et une large partie de la passerelle, emblème avec la cheminée de Palente ornée d’un monumental « LIP » sont voués à la destruction, une page se tourne et l’ère Fred LIP est définitivement révolue. Aujourd’hui, une partie des bâtiments demeure toujours similaire à ceux imaginés par Fred LIP dans les années 1950 et 1960. Malgré la disparition de la marque horlogère Lip pendant plus de 30 ans de Besançon, et son récent retour dans la région Bisontine (2014), les 3 générations de LIPMANN auront réussi à marquer la ville de leurs empruntes respectives. L’Atelier du 14 de la Grande Rue existe toujours (Centre Commercial, 1867 – 1903, Emmanuel), l’usine de la Mouillère, œuvre d’Ernest LIPMANN est quasiment intact (rue des Chalets, 1903 – 1960/62) et, nous l’avons vu, l’usine de Palente, rêve « du Fred » comme il se faisait appeler dans les couloirs de l’usine; est, malgré sa refonte, encore là aujourd’hui, derniers témoins visibles d’un passé industriel horloger vigoureux à Besançon.
Vues de l’usine Lip III de Palente en friche, au début des années 1980. Issus d’un reportage documentaire de France 3, LIP le Rêve et l’Histoire, 2005, film de B. GAUTHIER et I. BRUNNARIUS, réalisé par B. GAUTHIER.
Sources :
COUSTANS Marie-Pia et GALAZZO Daniel, Lip, des heures à conter, Édition Glénat, Grenoble, 2017
Fred LIP, Bulletin Spécial LIP III – Besançon Palente de Mars 1961, Édition Aljanvic, 1961
Ouvrage collectif d’exposition, L’HORLOGERIE DANS SES MURS, Lieux horlogers de Besançon et du Haut-Doubs, Édition du Musée du Temps, 2019 (livret de l’Exposition éponyme au Musée du Temps)
Collection Lip du Musée du Temps à Besançon
Fond d’archives issues des Archives Municipales de la ville de Besançon
Fond de documentation privé sur la Manufacture Lip, HAOND Clément
Fond d’archives télévisuelles de l’INA sur Lip entre 1960 et 1984
Fond photographique privé sur la Manufacture Lip issue du Service Photographique Interne de l’usine Lip, HAOND Clément
Commentaires récents