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1958 : « Un nouveau calibre à succès, le Lip R100 »

1958 : « Un nouveau calibre à succès, le Lip R100 »

Montre et mouvement Lip R100 pièce 1 centime euros Or 18 carats comparaison

Mouvement R100 et montre en Or, permettant d’apprécier les dimensions de ce « micro »-mouvement dame produit par Lip entre l’été 1958 et 1971 / Source : Fond privé HAOND Clément

1958 : « Un nouveau calibre à succès, le R100 »

Jamais un si petit calibre d’horlogerie n’avait été produit en France, depuis l’avènement horloger de Besançon, au XVIIIe siècle. Ce micro-mouvement pour montres Dames va voir le jour en 1958, après 10 années de recherches au sein des ateliers et laboratoires de l’usine Lip de la Mouillère. 

Sous la férule de Jean-Georges LAVIOLETTE, alors Directeur Général Technique de LIP, ce mouvement, digne des plus grandes manufactures Suisses est alors le plus petit des mouvements fabriqués en série par une firme horlogère. La fabrication d’un « micro » mouvement pour montre Dame fait écho à une étude du début des années 1950, que Lip va réaliser auprès de clients, et plus globalement du marché, et qui prouve la viabilité d’une telle entreprise, celle de la construction d’un mouvement aussi mince que performant. 

Bulletin Lip N° 25 Juillet 1958 Jean Georges LAVIOLETTE Philippe LECOT technique ingénieur chronométrie

LECOT Philippe et Jean-Georges LAVIOLETTE, responsables du développement du Calibre Lip R100 / Source : Bulletin Lip de 1958, M. LECOT

Tout devait être repensé pour miniaturiser à l’extrême ce mouvement à remontage manuel. Presque 2 fois plus compact que le meilleur des calibres d’alors chez Lip, le R23 (1955, 23.3 mm de diamètre), le R100, et son homologue à remontage par le dessous le R145, accuse un encombrement de seulement 13.5 mm, pour 3.3 mm d’épaisseur, une prouesse technique remarquable. Contrairement aux prestigieuses manufactures artisanales tel que Breguet, Patek Philippe ou encore Vacheron Constantin, dont l’oeuvre résulte en la production de calibres d’exceptions, conçus à la main et à la demande de fastueux clients contre quelques centaines de milliers de Francs, la firme Lip S.A., tout aussi prestigieuse par sa popularité, se doit de concevoir des mouvements prolifiques, manufacturables en série, d’une fiabilité exemplaire et aux performances chronométriques accomplies, pour quelques dizaines de milliers de Francs, en ce qui concerne le produit finale, la montre vendue chez le bijoutier.  

Une production Lip haute couture … en série

Le R100 est un mouvement extraordinaire par le positionnement que Fred LIP, accompagné malgré ses tempétueuses incartades de ses Services Commerciaux et Techniques, offre à son micro-mouvement. Certes, le tarif des montres embarquant le R100 n’est pas des plus modique, mais l’offre s’échelonne d’environ 14 000 Francs à plus de 180 000 Francs, « donnant ou vendant de l’heure » (F. LIP, reportage de 1969) miniaturisée à toutes. Cela est permis par la production en série d’un mouvement qui bénéficie de 10 années de recherches, et plus de 100 000 heures d’inlassables perfectionnements. 

Ainsi destiné à équiper les montres les plus en vogue de la collection Lip dès 1958, ce mouvement s’entoure notamment de boîtiers en Or massif 18 carats, parfois sertis de diamants, propulsant au niveau des meilleures firmes Européennes d’horlogerie de pointe, la manufacture Lip. Le R100 est une ode à la joaillerie, permettant à Lip de marquer la mode horlogère de son empreinte, par des tours de bras (montre et bracelet fait d’une seule pièce d’Or 18 carats) ou des réalisations plus simplistes en Or ou plaquées Or aux charmes irrésistibles. Les entrelacs se mêlent à l’exotisme de boîtiers finement ciselés, dont la lunette arbore de fantaisistes pyramides, cônes, stries ou découpes biseautées, laissant libre et ineffable l’œuvre des dessinateurs Lip. Au delà même de l’aspect esthétique des collections qui utilisent le R100 ou le R145 (remontage par le dessous), la petitesse du calibre, 13.5 mm de diamètre d’encageage, offre à la clientèle féminine des montres de grande classe, très distinguées, apportant une caution prestigieuse, si ce n’est d’avant-gardisme à Lip. 

« De très petites montres rondes séduiront toujours vos clientes » (Fascicule technique Lip destiné aux horlogers, mouvement R100, 1958)

Premier calibre de cette dimension assemblé sur une chaîne de montage, grande fierté et innovation de Fred LIP dès 1948, le R100 profite des dernières nouveautés techniques de la société Bisontine, alors en pleine expansion. Toujours orientées vers la fiabilisation et l’interchangeabilité des pièces, les innovations techniques du R100 sont ainsi destinées aux Horlogers dépositaires Lip, que la marque Bisontine flatte âprement. 

Bulletin Lip N° 25 Juillet 1958 Avantages Techniques du mouvement R100 R40 montre Lip Besançon

Extrait de la double page consacrée au lancement du Calibre R100, issue du Bulletin Lip N° 25 du 25 Juillet 1958 / Source : Service Histoire Lip

Pour ne consacrer cette approche technique qu’aux avantages les plus prégnants, notons par exemple que le Calibre R100 de la manufacture Lip bénéficie d’une incroyable réserve de marche, qui assure 40 heures de fonctionnement à une Lip dotée de ce mouvement, lorsque cette dernière est remontée à son maximum. Ceci permet une précision et une régularité de fonctionnement optimale pour 24 heures de marche, la période qui sépare généralement deux remontages. 

Première Lip, le balancier, organe régulateur majeur avec l’échappement, garant de la précision et donc de la qualité d’une montre, bat à 21 600 alternances par heure, contre 18 000 jusqu’ici chez Lip (seul le R23 verra sa fréquence égaler celle du R100, à la toute fin des années 1950). Au-delà d’une simple augmentation d’oscillations, ceci réduit considérablement les frictions des éléments en mouvement du Calibre avec l’air. Emboîté sous atmosphère conventionnelle, le balancier notamment se voit freiné dans sa rotation par l’air contenu dans le boîtier. L’augmentation de la fréquence permet de contrer cet effet de freinage dû aux frottements, d’obtenir une efficience de la distribution de l’énergie par le barillet bien plus grande, pour au final disposer d’un mouvement plus précis. Pourvu d’un spiral plat et d’un antichoc Incabloc qui protège l’axe de balancier face aux chocs que peut subir la montre, le R100 est un exemple marquant de la fiabilité Lip. Enfin, le balancier est d’un très grand diamètre (5.8 mm) puisqu’il occupe plus de 40% de la largeur totale de la platine, remarquable pour une telle compacité. 

Exécuté en 17 rubis, l’ensemble des pivots susceptibles d’user les portées en laiton du mouvements sont pourvus de rubis synthétiques, ce qui assure une longévité quasi inaltérable du mouvement dans le temps. D’un diamètre total de 13.5 mm pour une hauteur maximale de 3.3 mm sur la vis de couronne, le R100 n’occupe qu’un volume de 0.47 cm3, l’équivalent de 2 pièces superposées d’1 centime d’euros. 

Nous pouvons finalement noter, pour clore ce chapitre technique sur la conception du Calibre Lip R100, qu’il est pensé par Fred LIP et par Jean-Georges LAVIOLETTE comme un mouvement facile à entretenir pour les H.B.J.O.. Ainsi, la tige de remontoir se voit doter d’une côte importante (0.9 mm de diamètre), identique à celle du R23 (toujours dans cette optique de normalisation des Calibres Lip), diminuant drastiquement les risques de casse, et donc le retour d’une cliente mécontente de la marque, et de l’horloger revendeur. La vue sur les levées est avantageuse pour l’horloger réparateur, tout comme la standardisation chez Lip des diamètres de puits d’aiguilles, des pierres synthétiques, de la tige de remontoir, etc … En plus des considérations technologiques qui entre de prime abord en ligne de compte au sein de l’atelier technique Lip de l’usine de la Mouillère, une dimension commerciale semble poindre puisque les mouvements, et par extension les montres estampillées Lip doivent être facile d’entretien, et cela depuis le succès retentissant du Calibre T18 qui fait la part belle à l’aisance de rhabillage par un atelier horloger conventionnel. 

Au cœur de la course à la miniaturisation

Quasi-exclusivement emboîté dans des boîtiers ronds, en Or massif, en plaqué Or de diverses épaisseurs ou plus rarement en acier, l’habillage du R100 symbolise la rondeur et la minutie de ce mouvement. De plus, l’emploi de boîtes rondes répond à l’usage exclusivement féminin de ce calibre. Dans une note interne destinée aux horlogers Lip, Fred LIP explique ainsi que les parfums, les poudres et autres types de maquillages dont usent alors, nous sommes en 1958, uniquement les dames nuisent fortement au fonctionnement d’une montre mécanique. Dégradant les huiles du mouvement ou favorisant l’encrassement des rouages, ces produits pénètrent plus facilement dans un boîtier de forme (se dit des boîtiers qui ne sont pas ronds) que dans son homologue sphérique. 

Montre Lip R100 boîtier Or massif 18 carats 15.5 mm de diamètre

Détail sur un boîtier finement sculpté en Or massif 18 carats renfermant un mouvement Lip R100, vers 1965, diamètre du boîtier hors couronne de remontoir : 15.5 mm / Source : Fond privé HAOND Clément

De plus, une sérieuse concurrence helvétique se dégage dans les années 1950 sur le segment des montres « micro-dames », soit de très petites dimensions. Sérieuse par la qualité des adversaires, plus que par leur nombre tant la technicité et le savoir-faire dont doivent disposer les manufactures pour réaliser ce type de mouvement se cantonne à l’élite horlogère d’Europe. Ainsi, dans cette formidable course à la petitesse, Lip rejoint les plus grandes firmes Suisses d’alors, Omega, Longines et Jaeger-Lecoultre. Avec un mouvement mécanique à remontage automatique, Omega se pose en maître du mouvement micro-dame à complications, puisque qu’en plus d’indiquer la seconde, le Calibre 450 / 455 propose un remontage automatique par les simples mouvements du poignet, dès 1953. (16 mm de diamètre pour 5.6 mm d’épaisseur). Longines et Jaeger-Lecoultre opte quant à eux, à l’instar de Lip avec le R100, pour un remontage manuel quotidien. Le Calibre Longines 320 dispose de caractéristiques d’encombrement et de performance identique au R100 de Lip, démontrant une fois de plus, si l’horlogerie Suisse est à l’époque le juge de paix, la grande qualité de la production de l’horloger Français mené par Fred LIP. Jaeger-Lecoultre se fera une spécialité des mouvements pour montres dames de très petites dimensions. Similaires dans ses dimensions aux R100, le Calibre 496 de la firme Suisse de 15 mm de diamètre marquera également les années 1950. Quelques autres rares manufactures se risqueront dans cette aventure, comme Audemars Piguet et son Calibre AP 2430, affichant un diamètre de 12.60 mm. 

Toutefois, le mouvement emblématique micro-dame que l’histoire de l’horlogerie retiendra est le Calibre 29 que Jaeger-Lecoultre manufacture dans les années 1930, plus petit mouvement du monde, avec un encombrement de 20 x 8.4 mm, mais nous ne sommes alors plus dans les mouvements ronds. En réalité, la forme ronde n’est pas la plus optimisée pour obtenir des performances satisfaisantes avec aisance pour les manufactures. La forme tonneau ou rectangulaire est plus propice à miniaturiser un mouvement, ce que prouve le Calibre 29 de Jaeger-Lecoultre qui équipe alors de splendides bracelets-montres de très haut standing. Pour en revenir au mouvement R100 que Lip développe, sa forme ronde est dictée par la forme finale des boîtiers de montres, que la clientèle des années 1950 et surtout 1960 apprécie ronds, en laissant aux années d’avant guerre les montres rectangulaires. 

« Déjà une performance officielle »

A peine sorti, le calibre R. 100 a déjà fait parler de lui. 
En effet, le premier mouvement R. 100 fabriqué, — le N°1 de la série de fabrication —, a été monté en montre squelette. Présenté par LIP à l’Observatoire National, il a pleinement satisfait aux épreuves de chronomètre et s’est vu décerner un Certificat de Poinçon (que nous reproduisons ci-après). — N° de dépôt 3.443 délivré le 16 avril 1958. C’EST UN NOUVEAU RECORD LIP.
(Source : Extrait du Bulletin officiel Lip du 25 Juillet 1958 distribué aux horlogers – bijoutiers dépositaires de la marque Lip, double-page consacrée au lancement du Calibre R100 (page 4 et 5)). 

Pour Lip, chaque mouvement devait satisfaire aux épreuves chronométriques de l’Observatoire National de Chronométrie de Besançon, l’un des 3 organismes mondiaux officiellement certifiés pour remettre des certificats de précision, et le titre de Chronomètre à une montre. Concourant sur une dizaines de jours, la montre présentée ne doit pas varier de plus de quelques secondes sous diverses positions, au sein d’une étuve puis au cœur d’une chambre frigorifique, afin de se voir décerner le précieux Bulletin, reproduit ci-après :

Bulletin Lip N° 25 Juillet 1958 Certificat chronométre Observatoire National de Besançon

Reproduction du Certificat N° 3.443 de Poinçon de l’Observatoire National de Besançon délivré au Chronomètre R100 N°1, tirée du Bulletin Lip N°25 du 25 Juillet 1958 / Source : Fond privé HAOND Clément

Un mouvement à l’avant-garde

Mouvements montre Lip R100 R145 remontage dessous

Mouvements R145 et R100 manufacturés par Lip, au cœur de l’usine de Palente à la fin des années 1960.
Le R145 (haut) est reconnaissable au système spécifique de remontage par le dessous qui orne la roue de couronne. Cette superposition permet d’apprécier les différences côtés ponts entre le R145 et le R100 (bas) / Source : Service Histoire Lip

De très bonne conception, le Calibre R100 sera produit jusqu’en 1971, soit un peu moins de 13 années d’exploitation. Sa production déclinera lentement à partir de 1969, la rationalisation économique de l’entreprise alors en début de crise financière ayant raison d’un mouvement de niche. De plus, la mode fait la part belle à des montres dames plus volumineuses, plus colorées, réalisées dans des matériaux plus à l’image de ce que seront les années 1970. Le R100, à la fin des années 1960, représente alors la montre de grand-mère, impossible à déchiffrer face à un cadran d’un dizaine de millimètres de diamètre, malgré l’usage de verres spéciaux grossissants. 

Perfectionné six fois durant cette longue carrière, le R100 va expérimenter divers systèmes de raquettes par exemple, ou des couples de ressorts différents. Reconnaissables par une lettre, de R100 pour la première mouture, puis de R100 A pour la deuxième et ainsi de suite jusqu’à la sixième version dénommée R100 E, ce mouvement est également proposé dès Décembre 1958 avec un système innovant de remontage et de mise à l’heure par le dessous. Ainsi, Lip se place dans la lignée de certaines variantes de mouvements Suisses prestigieux, à l’instar de Jaeger-Lecoultre. Le R145 désigne donc le mouvement qui équipe des montres sans couronnes visibles, alliant l’esthétique parfaite d’une symétrie incroyablement bien maîtrisée, au raffinement d’un mouvement symbole de perfection technique. Une première série de 1500 mouvements R145 est alors produite et commercialisée dès la fin d’année 1958. Elle utilise un système archaïque de renvoi anglé et une modification du pont de minuterie. C’est un somme un R100 modifié. Par la suite, une fois ce stock écoulé, la manufacture de montres Lip va concevoir un mouvement à part entière à remontage par le dessous, qui portera l’indice de R145 B, et qui sera commercialisé du début des années 1960 à 1971.

 

En tout état de cause, la mise en production du mouvement R100 range la manufacture de montres Lip, menée par Fred LIP, à un niveau de maîtrise technique équivalent aux plus grandes firmes horlogères Suisses et mondiales à l’époque. Sa minutie, tout en étant assemblé sur une chaîne de montage automatisée spécialement conçue pour ce calibre, rendent un mouvement unique dans la Grande Histoire de l’horlogerie. C’est enfin un pur produit Lip, puisque l’outillage, le développement, la conception puis la fabrication du R100 et du R145 sont entièrement réalisés à l’usine de la Mouillère dans un premier temps, puis dès le début des années 1960, le R100 et le R145 sont fabriqués dans l’usine « la plus moderne d’Europe », celle de Palente, autre grand vœu pieux de Fred LIP. 

Sources :

  • COUSTANS Marie-Pia et GALAZZO Daniel, Lip, des heures à conter, Édition Glénat, Grenoble, 2017
  • Fond de documentation privé sur la Manufacture Lip, HAOND Clément dont fascicules techniques Lip sur la présentation du R100 en 1958, des extraits de catalogues des années 1958 à 1971 ainsi que des documents internes techniques de la manufacture Lip et les montres présentées dans l’article.
  • Divers fonds de documentations des Archives Municipales de Besançon
  • Fond de mouvements R100 et R145 puis étude technique du Service Histoire Lip
  • www.ranfft.de / Lip R100 dans la base de données de mouvements / Omega 450-455 / Longines 320 / Jaeger-Lecoultre 496 / etc …
  • www.watchesz.free.fr/mfa/R100.htm / Article sur le calibre R100
1955 : Le mouvement Lip R23

1955 : Le mouvement Lip R23

1955 : Le mouvement Lip R23

En 1955, la manufacture Lip S.A. produit 300 000 montres par an, avec un effectif de plus de 1000 salariés. Le mouvement R25 (Rond, 25 mm de diamètre) est le fer de lance de la production, symbole de la relance de Lip après la Seconde Guerre Mondiale, et œuvre majeure jusqu’alors du nouveau Président de l’affaire familiale, Frédéric LIP (en poste depuis 1945). 

Mais il fallait, 10 ans après la guerre, innover, coller à une mode nouvelle qui touche les années 1950, celle de la montre ronde à affichage centrale des secondes, dite à trotteuse centrale, et celle de l’affichage de la date. Le mouvement R25, malgré ses modifications, ne correspond plus au rythme de renouvellement qu’impose Fred LIP à l’entreprise qu’il administre. Il demande ainsi, au début des années 1950 aux ingénieurs Lip de l’usine de la Mouillère, de plancher sur un mouvement de manufacture entièrement repensé pour la nouvelle ère Lip qui s’ouvre. 

Mouvement mécanique manuel manufacturé par Lip type R23 G vers 1962

Mouvement mécanique manuel manufacturé par Lip type R23 G vers 1963 / Source : Service Histoire Lip

Un succès immédiat

Inscrit dans l’ADN Lip par son absence de remontage automatique (dès la fin des années 1940, un laboratoire secret de Lip travail sur la technologie Electronic), ce calibre de 10 »’ 1/2, soit 23.3 mm environ (qui donnera son nom au mouvement, Rond et 23 mm de diamètre) va très vite s’imposer auprès des clients de la firme Bisontine. 
Pourvu d’une trotteuse centrale directe, il se pare quelques années après son lancement d’un système de quantième qui manquait cruellement au mouvement Lip R25 qu’il remplace progressivement. Caractéristique par son pont de rouages triangulaire, le mouvement R23 va accompagner la progression industrielle de Lip jusqu’au rang de première manufacture horlogère de France.

Décliné en 8 versions successives, c’est un mouvement qui va suivre la voie traditionnelle du développement d’un calibre chez Lip. Ainsi, une première version est conçue, puis commercialisée. Par la suite, le département recherches horlogères du laboratoire Lip œuvre à l’évolution quotidienne du mouvement de base, afin d’en livrer, au fur et à mesure des années, le plus imperfectible des calibres manufacturés. 
Reconnaissables par un marquage, au creux du balancier, les évolutions du mouvement se distinguent par l’ajout d’une lettre à la suite de la référence du mouvement, R23. Ainsi, la toute première version n’est signée que du nom du mouvement, R23. Par la suite, les 7 évolutions qui s’échelonnent jusqu’au milieu des années 1960 sont frappées de lettres, B pour la seconde évolution à H pour la dernière, diffusée vers 1965.

Publicité Pub montre Lip Himalaya R23 C dato plaquée or de 1959 @HAOND Clément

Publicité Lip Himalaya R23 C Dato vers 1959 / Source : Fond privé HAOND Clément

Seul mouvement mécanique moderne proposé par Lip sur la période 1950 et 1960 (le R25 reste au catalogue jusqu’en 1963), ce dernier connaîtra un succès important, avec plusieurs centaines de milliers de montres vendues sur la dizaine d’années de production.

Il équipera entre autre toute la gamme Lip Himalaya entre 1955 et 1962, montres sportives et tête de proue des collections Lip. Vainqueur de nombreux sommets au poignet de l’alpiniste Lionel TERRAY, la Lip Himalaya R23 va marquer son époque, gage de robustesse à toute épreuve, pour une précision toujours améliorée. Au froid intense des sommets montagneux, le R23 se confrontera triomphalement aux sévères exigences de l’Observatoire Chronométrique de Besançon, se parant de la prestigieuse appellation de Chronomètre officiellement certifié, se hissant au rang des meilleurs manufactures mondiales. 

Montre Lip R23 C Dato plaquée or Besançon ancienne vers 1960

Montre Lip R23 C Dato vers 1960 / Source : Fond privé HAOND Clément

Une ingénierie irréprochable

  1. Techniquement parlant, le mouvement R23 est une évolution importante, antériorisant tous les mouvements conçus par Lip avant la Seconde Guerre Mondiale, sur lesquels la manufacture menée par Fred LIP (nommé ainsi depuis 1948) fait table rase afin d’aborder l’avenir avec sérénité. « Le Fred », après « Sa » création qu’est le R25, souhaite poursuivre la dynamique positive de la manufacture Lip avec un mouvement encore plus performant, plus compact et plus robuste que jamais. 

Caractéristiques techniques :

  • Calibre 10 »’ 1/2 (23.3 mm) de dimensions courantes pour l’époque
  • 4.45 mm d’épaisseur sur la vis de couronne. 6.10 mm de hauteur à l’axe de l’aiguille des secondes, ce qui fait du R23 « un bon calibre  plat ». Ceci permet également l’emploi de boîtiers étanches, en conservant une épaisseur totale satisfaisante.
  • Exécuté en 17 rubis, qui assurent une réduction drastique de l’usure des pivots et un fonctionnement plus efficient.
  • Balancier de diamètre important (9.7 mm), pourvu de vis compensatrices sur la version R23 et R23B, balancier normal de la version C à H. 
  • Spiral à courbe Breguet jusqu’au R23 C, puis spiral plat autocompensateur. 
  • Amortisseur de choc Incabloc sur les pivots de l’axe de balancier, 
  • Trotteuse centrale directe
  • Système dateur disponible à partir de la Version C en option, dit « Dato » ou « Calendrier »
  • Anglages spécifiques des ponts et de la platine qui permet l’emploi de boîtes galbées et fines. Degré de finition exemplaire. 
  • 48 heures de réserve de marche, assurant une excellente précision sur 24 heures. 
  • Période de production : 1955 à 1965.

Mouvement Lip R23 (1955 – 1965) / Source : Service Histoire Lip

Sources :

  • COUSTANS Marie-Pia et GALAZZO Daniel, Lip, des heures à conter, Édition Glénat, Grenoble, 2017
  • Fond de documentation privé sur la Manufacture Lip, HAOND Clément dont fascicules techniques Lip sur la présentation du R23 en 1955, des extraits de catalogues des années 1955 à 1963 ainsi que des documents internes de la manufacture Lip.
  • Divers fonds de documentations des Archives Municipales de Besançon
  • Fond d’archives du Musée du Temps (Besançon)

  • www.ranfft.de / Lip R23 dans la base de données de mouvements
1948 – 1963 : Mouvement Lip R25

1948 – 1963 : Mouvement Lip R25

1948 – 1963 : Mouvement Lip R25

Premier mouvement construit sous l’ère de la 3e génération de LIPMANN, sous l’égide de Fred LIP, le Calibre R25 (R pour rond et 25 pour son diamètre en millimètre) est un monument de la reconstruction de Lip au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. 

Mouvement montre lip R25 antichoc Incabloc

Mouvement Lip R25 produit entre 1948 et 1963 / Source : Fond privé HAOND Clément

Avant de livrer l’histoire de ce mouvement, il faut nous replonger brièvement dans l’histoire Lip de la Seconde Guerre Mondiale à la Victoire de 1945, puis à la période de prise de pouvoir, à la tête de l’entreprise familiale, par Frédéric LIPMANN. 
Nous l’avons vu dans l’article présentant le mouvement « de guerre » Lip I.24, la Seconde Guerre Mondiale va éclater l’entreprise Lip en une multitude d’entités. Ernest LIPMANN (seconde génération, père de Fred LIP) est emprisonné puis assassiné en 1943, le frère et le cousin de Frédéric se sont exilés aux Etats-Unis, ce dernier est entré dans la clandestine résistance Française et l’entreprise Lip est aux mains des Allemands. Deux jours après la libération de Besançon, le 10 Septembre 1944, Fred LIPMANN retrouve l’usine Lip de la Mouillère (Quartier de Besançon), en chasse les derniers occupants illégitimes et se proclame Président de LIP Société Anonyme, en l’absence de son père (et dans l’espoir que celui-ci ne soit pas mort). En 1945, Frédéric LIPMANN comprend que l’attente est vaine, et il s’emploi à relancer la production de montres Lip, avec la volonté d’imposer sa vision et son emprunte sur l’histoire de la firme de Besançon.

De longues années de recherche …

Le Calibre R25 va mûrir sous l’Occupation, puisqu’il est l’oeuvre de Jean-Georges LAVIOLETTE, ingénieur Lip et très proche de Fred LIPMANN avant, puis pendant la guerre. LAVIOLETTE va imaginer, alors que le second conflit mondial fait rage, le mouvement R25, mais également l’outillage et les conditions techniques nécessaires à sa fabrication. La guerre finie, et avant tout remportée par les Alliés, ce projet précautionneusement réfléchi pouvait enfin voir le jour, non sans quelques années de travail supplémentaire. 

Usine Lip de la Mouillère Seconde Guerre Mondiale et Occupation Allemande 1939 - 1945

Lors de la fuite de l’Occupant Allemand, ce dernier emporte les machines et l’outillage de l’usine Lip le 29 Août 1944 / Source : Lip des Heures à conter, M.P. COUSTANS et D. GALAZZO, photographie de H.J. BELMONT, page 23

L’entreprise Lip doit être restructurée, l’outillage pillé par les Allemands lors de la débâcle doit être récupéré, la masse salariale spécialisée doit être reconstituée, en bref, Fred LIPMANN dispose d’un nom, d’une raison sociale et d’un vaste chantier dont il n’est plus que le seul maître d’oeuvre.

Portrait Fréderic Fred LIPMANN Bulletin Spécial Lip Usine de Palente Introduction

Portrait de Fred LIP dans un document officiel de l’entreprise non daté / Source : Fond privé HAOND Clément

Enfin aux commandes de l’affaire Lip, Frédéric ne perd pas de temps. Il mobilise le savoir-faire qu’il a acquis avant guerre à l’École d’Horlogerie de Besançon et sur les chaînes de montage Harley-Davidson aux Etats-Unis, pour relancer avec vigueur la manufacture familiale. Entourée de son équipe d’ingénieur, « le Fred » fait moderniser les méthodes de travail, l’outillage, fait fabriquer par ses services internes de nouvelles machines, plus précises, plus complexes, et va jusqu’à créer le premier véritable Service de Métrologie interne d’une usine en France (Science des mesures). Avant toute mise en production, des appareils conçus par Lip permettent de mesurer les ébats, les hauteurs, les distances, la planéité, les épaisseurs, au 1/10 000e près. Le Calibre R25 est donc le mouvement de l’ère de la Précision chez Lip. 

C’est en 1948 seulement, 3 années après la fin de la guerre que le mouvement R25 est enfin commercialisé, en sein d’une gamme de montre très variée. Ces longues années nous renseignent sur l’effort qu’il a fallut fournir pour redresser l’entreprise, et l’adapter à un nouveau marché, celui de l’après guerre. Au delà des considérations techniques et technologiques, ce calibre symbolise également une avancée inédite de part le monde (en horlogerie), puisque Frédéric LIPMANN crée une vaste chaîne de montage semi-automatisée, une première en horlogerie que les plus importantes firmes Suisses tarderont à mettre en place. Cette première chaîne va permettre l’assemblage d’une partie du mouvement en quelques minutes, au sein d’une seule et unique pièce, offrant confort, gain de temps et qualité accrue à la production. Quelques années plus tard, le R25 sera le premier mouvement Lip à être entièrement assemblé sur une chaîne de montage automatisée, incarnation fameuse du dynamisme « du Fred ».

Publicité pour le mouvement Lip R25 de 1955 montre Besançon LIPMANN Fred

Publicité pour le mouvement Lip R25 de 1955 / Source : Fond privé HAOND Clément

La fortune d’un mouvement bien né

Destiné à une clientèle largement masculine, ce calibre de 25 mm de diamètre est immédiatement plébiscité pour sa précision, sa fiabilité et le grand soin apporté à l’habillage des montres qui le renferment. Succès commercial absolu, il s’agit du mouvement des Grandes Aventures qui jalonnent les années 1950, et qui vont consacrer sa réputation d’infaillibilité, qu’importe les conditions. 

Techniquement remarquable, Lip va doter son mouvement d’innovations piochées dans son histoire, éprouvées par le temps. Ainsi, le R25 se pare d’une calotte en fer doux pare-poussières, à l’instar du T18, produit dès 1933. Cette dernière permet un encrassement largement diminué du mouvement par les fines particules de poussières en suspension dans l’air, mais également de faire face à une problématique assez récente, celle de l’influence du magnétisme sur une montre. En effet, le développement de l’électricité et des moyens de communication l’utilisant, crée un environnement émetteur de champs magnétiques plus ou moins puissants, qui viennent aimanter le spiral des montres par exemple. La calotte en fer doux ne sera plus systématiquement montée à partir du milieu des années 1950, les matériaux en usage pour les boîtiers étant suffisamment protecteurs. Ce cache en fer doux protège ainsi le mouvement en ne laissant pas passer ces champs magnétiques. Vissée sur le mouvement, elle prévient un éventuellement bricoleur d’un désormais célèbre :

NE ME TOUCHEZ PAS, PORTEZ MOI CHEZ VOTRE HORLOGER LIP 
DON’T TOUCHE ME, TAKE ME TO YOUR WATCHMAKER

Cache poussière Lip R25 @Service Histoire Lip

Vue sur le pare-poussière vissé sur le mouvement Lip R25 (1948 – 1963) / Source : Service Histoire Lip

Plus spécifique, le balancier est de grand diamètre, un cliquet à grand recul permet un meilleur bandage du ressort de barillet, et la platine dispose d’un tube solidaire qui accueil la tige de remontoir, afin de garantir une meilleure étanchéité aux éléments extérieurs. L’échappement est à ancre (et donc de qualité), comme sur tous les mouvements que Lip va manufacturer. Dans l’esprit Lip, le R25 va subir, tout au long de sa carrière, des évolutions et innovations issues du développement inter de l’entreprise, ou de sous-traitants extérieurs. 

Ainsi, le R25 adopte la seconde moitié de l’année 1950 plusieurs systèmes d’amortisseur de chocs sur l’axe de balancier, pour supprimer une grande partie des causes d’arrêts des montres d’avant guerre suite à un choc. L’Incabloc Suisse sera le plus massivement employé, mais pour certaines Lip Himalaya par exemple, la manufacture va utiliser tantôt l’Antichoc Kif type Trior ou le spectaculaire Antichoc 51 de fabrication Française. 

Vues types d'Antichoc mouvement montre Lip R25 Incabloc Kif Trior Antichoc 51

Parallèlement à l’apparition d’un antichoc, et Lip étant en lien étroit avec la firme Américaine Elgin au sujet de l’Electronic, le R25 va recevoir, vraisemblablement dès 1951, un ressort de barillet « Incassable » selon la réclame de l’époque, réalisé dans un alliage nouveau et inaltérable, l’Elgiloy. De ce fait, certaines montres équipées de ce ressort porte cette mention habituellement sur le cadran, parfois sur le fond de boîtier, et au moins jusqu’en 1953 – 1954. A la suite d’un différent entre Fred LIP et le fabricant Français Augé Ressort (Besançon) qui se règle au milieu des années 1950, Lip emploiera après cette date le ressort de barillet incassable Augé, en définitive plus efficace. 

Montre Lip R25 Elgiloy Pare Choc plaquée or dite ecclesiastique usine de la mouillère manufacture Besançon

Vue sur la mention Elgiloy, du nom de l’alliage utilisé pour le ressort de barillet qui équipe cette montre, invention de l’Américain Elgin Watch Co, vers 1954 / Source : Fond privé HAOND Clément

Enfin, au fil des mutations de la mode, le R25 adopte, vers 1952 – 1953 un affichage central des secondes, par un astucieux stratagème de roues de renvois commun à de nombreuses manufactures. 

De performances chronométriques au sommet de l’Annapurna.

Montre Lip Chronomètre R25 @SHL

Montre Chronomètre Lip R25 ayant réussie les épreuves de l’Observatoire Chronométrique de Besançon, vers 1955 / Source : Service Histoire Lip

Dans la plus stricte tradition des mouvements et montres en étant équipées, Fred LIP et ses équipes vont toujours chercher à démontrer la qualité de la production de la Manufacture Lip. Tout d’abord, et dans un lien étroit avec la Grande Histoire de l’Horlogerie mondiale, seul un juge de paix impartial peut témoigner des qualités d’un mouvement lorsque celui-ci est proposé au public, l’un des 3 Observatoires Chronométriques de part le monde. C’est ainsi que le R25 est aisément certifié Chronomètre par l’Observatoire de Besançon, à l’instar de la quasi-totalité des mouvements manufacturés par Lip depuis 1899. Ceci prouve l’excellence de ces mouvements conventionnels mais particulièrement bien construits. Les épreuves chronométriques sont très sévères, et les écarts moyens de marche sur diverses positions sont extrêmement ténus en ce qui concerne un Chronomètre. Par exemple, la marche moyenne d’une montre, sur 24 heures, ne doit pas retarder de plus de 5 secondes et avancer de plus de 6 secondes, et cela sur 5 positions. Nombres de R25 seront confiés à l’Observatoire de Besançon, après un réglage minutieux au sein de l’atelier de chronométrie interne de la manufacture Lip. Livrées dans la majorité des cas en boîtier Or massif 18 carats, ces montres représentent le paroxysme de la qualité Lip. 

Autre fait d’arme, le R25 sera le premier mouvement à vaincre un sommet de plus de 8000 mètres, au poignet de Maurice HERZOG et de toute l’expédition Française sur l’Annapurna (8091 mètres d’altitude), que Lip équipe comme fournisseur officiel. Des montres spécialement créées, sous la direction de Fred LIP, sont testées, poussées aux limites de ce que l’être-humain peut supporter. Devant résister à des températures caniculaires à l’approche de la montagne, puis glaciales au sommet, à l’humidité et à l’activité intense des alpinistes, le R25 marquera 14 heure, heure de la Victoire au sommet de l’Annapurna. Ainsi venait d’être vaincu le premier sommet de plus de 8000 mètres, par une montre Lip R25. 

Regards vers l'Annapurna, couverture du Livre de Maurice HERZOG et de Marcel ICHAC édition ARTHAUD 1951

Regards vers l’Annapurna, couverture du Livre de Maurice HERZOG et de Marcel ICHAC édition ARTHAUD, 1951 / Source : Fond privé HAOND Clément

1948 – 1963, « la montre de classe internationale »

Avec ses 1600 points de contrôle, de la matière brute à la montre livrée à l’horloger revendeur Lip, le R25 connait une longue carrière. Remplacé dans sa version trotteuse centrale par le R23 après 1955, le R25 reste produit en version petite seconde à 6 heure. Ceci permet à Lip de rentabiliser sa création sur une très longue période, tout en proposant des montres traditionnelles à un prix plus intéressant que le R23, ce dernier étant plus novateur. À titre de comparaison, pour l’année 1958, une montre Lip R25 coûtait 11 300 francs, contre près de 16 000 francs pour un modèle semblable mais équipé du R23. 

Fort d’un succès indéniable, renforcé par une production de plusieurs centaines de milliers de montres pourvues d’un calibre R25 sur la période, la production va lentement décliner au début des années 1960, pour cesser totalement après 1963. Le stock étant suffisant pour assurer le Service Après Vente, le maintient d’un calibre épais, plus encombrant que ses successeurs et dont la technologie et les matériaux souffraient du poids des années n’était plus opportun pour Lip. 

Caractéristique par la forme de ses ponts, le R25 va permettre de relancer la manufacture Lip après les lourdes pertes engendrées par la guerre. Il symbolise également le décollage de Fred LIP, qui consacrera sa vie à l’entreprise Lip. Enfin, grâce au développement et au succès commercial du calibre R25, la manufacture Lip va pouvoir œuvrer en secret absolu à la réalisation de son mouvement Electronic à pile dès la fin des années 1940, et qui aboutira en 1958 avec le calibre R27 Electronic. 

Fascicule mouvement Lip R25 de 1948 montre Besançon Fred Frédéric LIPMANN

Fascicule présentant le nouveau Calibre R25 développé par Lip aux Horlogers-Bijoutiers, 1948 / Source : Fond privé HAOND Clément

Caractéristiques techniques :

  • Calibre 11 »’ 1/2 (25.6 mm) de dimension courante pour l’époque
  • Exécuté en 17 rubis, qui assurent une réduction drastique de l’usure des pivots et un fonctionnement plus efficient.
  • Balancier de diamètre important, pourvu de vis compensatrices 
  • Spiral à courbe Breguet jusqu’au début des années 1950, puis spiral plat autocompensateur. 
  • Absence d’amortisseur de choc jusqu’au début des années 1950, puis usage de plusieurs antichocs sur les pivots de l’axe de balancier : Incabloc, Antichoc 51, Kif Trior.
  • Petite seconde à 6 heure et trotteuse centrale indirecte
  • Anglages spécifiques des ponts et de la platine qui permet l’emploi de boîtes galbées et fines. Degré de finition exemplaire. 
  • 38 heures de réserve de marche, assurant une « sécurité certaine après 24 heures de fonctionnement ». 
  • 3 niveaux de finition et de réglage disponible : R25-2 (Chronomètre), R25-3 (Finition Lip) et R25-4 (Finition plus basique pour la sous marque SAM fabrication Lip). 
  • Période de production : 1948 à 1963.
1940 : Produire sous l’Occupation, l’exemple du Calibre Lip I.24

1940 : Produire sous l’Occupation, l’exemple du Calibre Lip I.24

L’histoire du Calibre Lip I.24 prend racine dans une période de forts troubles, puisque cette dernière accompagne la montée en puissance de tensions en Europe, et l’aboutissement de cela avec le déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale, le 1er Septembre 1939. Ce mouvement de montres bracelets va marquer l’Histoire Industrielle de la France en guerre puis de la France Occupée, autant qu’il sublimera l’Histoire Horlogère par la période tourmentée que Lip va alors traverser. 

Mouvement montre Lip I24 Issoudun 24 usine Saprolip seconde guerre mondiale aluminium

Mouvement Lip I24 côté balancier, alliage léger type Aluminium, vers 1941 / Source : Fond privé HAOND Clément

Un conflit éclair et l’Occupation Allemande

La manufacture Lip ne va pas échapper à la déclaration de Guerre, qui bouleverse l’Europe en 1939. Première fabrique de montres de qualité en France, la société Lip, notamment par sa situation géographique (Besançon étant proche de l’Allemagne) va rapidement être touchée par l’invasion Allemande, puis par les restrictions imposées par l’Occupation de la zone nord de la France. Dès le 16 Juin 1940, la ville de Besançon est occupée par la Werhmacht (armées Allemandes), l‘usine de la Mouillère, renfermant le Département Horlogerie de Lip est alors réquisitionnée pour soutenir l’effort de guerre Allemand. 

Ainsi, l’usine tentaculaire par son imbrication de bâtiments ne permet plus, après la signature de l’Armistice le 22 Juin 1940, de produire des montres signées Lip. Transformée en manufacture d’horloges de bord et autres compteurs et manomètres équipant la Luftwaffe, sous le joug des firmes Junghans, Fuchs et Isgus, Ernest LIPMANN va demeurer seul à Besançon pour surveiller l’usine qu’il administrait auparavant. 
L’artisans du développement du mouvement I.24 n’est autre que son second fils, Frédéric LIPMANN, qui quant à lui fuit l’avancée Allemande pour se réfugier dans l’usine familiale de production d’armement d’Issoudun, dans l’Indre. Il est également important de noter que cette usine, la SAPROLIP (Société pour l’Application des PROcédés LIP), fondée en 1938 après le rachat par Ernest de l’ancienne caserne militaire Jardon, est dirigée depuis sa création par Frédéric LIPMANN. 

Rapidement, la fin des combats marquée par l’Armistice va tarir la production d’armement pour l’Armée Française, principale raison d’être de l’usine Lip d’Issoudun que de produire des têtes d’obus ou des minuteurs par exemple. Couplé à cela, plus aucune montre n’est fabriquée et commercialisée depuis l’usine principale de la Mouillère, à Besançon. Ingénieux et dynamique, fort d’une formation d’horloger suivie à l’Ecole Nationale d’Horlogerie de Besançon dans ses jeunes années, Frédéric LIPMANN va n’avoir de cesse que de poursuivre la fabrication de montres Lip, qu’importe le cours de la Guerre. Ainsi, avec les quelques ingénieurs, employés ou ouvriers qui vont l’accompagner dans sa fuite vers la zone-libre, Frédéric va prendre le pari de concevoir, produire et commercialiser un mouvement manufacturé par Lip, en temps de Guerre.

Le seul mouvement Français d’horlogerie conçu et manufacturé pendant la Seconde Guerre Mondiale

Dès l’année 1940, Frédéric met à l’œuvre ses équipes repliées à Issoudun pour tenter de créer un mouvement entièrement nouveau, devant faire face aux restrictions, aux préemptions des diverses armées sur les matériaux, au manque de machines et d’employés qualifiés pour assembler les montres. Imaginé et développé durant un peu moins d’une année, le Calibre I.24 (I pour Issoudun et 24, pour son diamètre en millimètres) est une véritable prouesse pour l’époque, lors de la commercialisation vers 1941.

Issoudun Caserne Jardon usine Lip SAPROLIP @fond de documentation privé

Carte Postale de la Caserne Jardon à Issoudun, siège de l’usine SAPROLIP de 1938 à 1968 / Source : Fond privé

Tout d’abord, le I.24 est réalisé dans un matériau étonnant pour un mouvement de montre, puisque ce dernier est en aluminium, alliage léger et inoxydable. L’emploi d’un tel matériau, en lieu et place du laiton de qualité supérieur spécifiquement dédié à l’horlogerie, est assez déroutant. Ceci fait écho au fait que l’aluminium ne semble pas, vers 1939/1940, faire l’objet des restrictions pour « effort de guerre ». En somme, il fallait concevoir un mouvement avec ce que l’usine Lip pouvait trouver en quantité abondante, et disposant malgré tout d’une qualité satisfaisante. 

L’acier est employé pour la fabrication de canons, de véhicules, de blindages, de fusils ou encore de bâtiments par les tiges d’acier nécessaires aux constructions en béton armé. Ainsi, son usage semble délicat dans la constitution du mouvement, d’autant plus qu’il faut également refabriquer en acier certaines machines outils essentielles pour Lip. Seuls les organes de la partie réglante (Balancier, Spiral), le système de mise à l’heure et quelques pièces primordiales du remontage sont conçues dans des aciers très techniques, parfois bleuis pour leur conférer une plus grande solidité. 

Rue de Belfort bombardement 15-16 Juillet 1943 Besançon

Rue de Belfort (Besançon) après un bombardement, Seconde Guerre Mondiale / Source : Fond photographique de la Ville de Besançon

Le laiton subit des restrictions semblables aux métaux ferreux, car ce dernier est issu de l’alliage du zinc et du cuivre. Le cuivre est massivement employé dans la production de fils de cuivre, indispensable à l’établissement de lignes de communications vitales au front. Quant au zinc, il sert prioritairement à la fabrication de munitions et à la galvanisation de pièces de défense, empêchant l’oxydation du fil de fer barbelé par exemple. L’emploi de l’aluminium semble être, dans la seconde moitié de l’année 1940, le recours le plus probant dans la construction d’un mouvement de montre par Lip.

L’aboutissement

Pendant environ 8 mois, une partie de l’usine SAPROLIP d’Issoudun est transformée pour rendre possible cette idée tenace qui anime Frédéric LIPMANN, afin de maintenir à la connaissance de tous la marque Lip, mais également pour que celle-ci survive à la guerre. 

À la faveur des lois d’exception édictées en zone occupée, une direction complice de l’occupant fut installée à Besançon. […] ce qui explique la disparition totale des montres Lip du marché horloger (Source : La France Horlogère, message de Frédéric LIPMANN, Février 1945, circulaire adressé aux horlogers).

Nous pouvons estimer que la commercialisation va débuter à la fin de l’année 1940, temps nécessaire pour produire des mouvements, ainsi que les composants d’habillage (cadrans, aiguilles, boîtiers, couronnes, etc …), mais également pour restructurer le réseau de revendeurs Lip, bouleversé par la guerre. Fin 1940 donc, le mouvement I.24 commence à être distribué chez les horlogers de la zone-libre, dans des livrées d’une grande simplicité, autours de boîtiers tonneau notamment à ouverture ronde. Faites de métal chromé et parfois d’aluminium, ces premières Lip « de guerre » marqueront l’Histoire, puisqu’il s’agit des seules montres entièrement manufacturées en France durant la Seconde Guerre Mondiale, une prouesse pour Lip.

Lip I 24 Issoudun usine SAPROLIP Valence montre vers 1940 1941 seconde guerre mondiale Fred Lip

Montre bracelet Lip équipée du mouvement I.24, boîtier en laiton chromé, fond acier inoxydable, boîtier tonneau à ouverture ronde, vers 1940-1941 / Source : Fond privé HAOND Clément

Mais l’avancement des troupes Allemandes, en cette fin d’année 1940 précipite une nouvelle fois la fuite rocambolesque de Frédéric, toujours suivis par certains de ses employés, et cette fois-ci, par l’outillage et les machines permettant de concevoir le mouvement I.24, fraîchement distribué. La colonne d’employés de l’ancienne usine Lip de la Mouillère met le cap sur Valence (Drôme), ville suffisamment éloignée de la zone-occupée, et dans laquelle « Fred » (comme on l’appel dans les couloirs de l’usine) va retrouver un vieux camarade, Marcel BARBU, dont la société BOIMONDAU fabrique à Valence des boîtiers de montres.

Un Bisontin en terres Drômoises

C’est officiellement le 15 Mars 1941 que l’entreprise « itinérante » Lip s’établit à Valence, dans la Drôme. Après avoir achetée l’ancienne cartoucherie aux portes de la ville (au cœur du quartier de Chony), Fred LIPMANN installe son groupe d’employés, en transformant les locaux. Emplacement central par excellence, « le Fred » peut ainsi traiter avec ses fournisseurs plus facilement, ces derniers s’étant installés en Savoie, Haute-Savoie et dans la Drôme. Orchestrée par Frédéric LIPMANN, cette installation tumultueuse prend rapidement forme, et les premières montres sortent des ateliers d’assemblage quelques semaines plus tard, à la joie des H.B.J.O. de la zone-libre.

Cette incroyable épopée, faites d’attaques du convoi « Lip » par l’aviation, de manque de ravitaillement, tant en nourriture qu’en carburant, va révéler le tempérament de dirigeant aux décisions fortes et intransigeantes d’un homme, Frédéric LIPMANN. Son frère Lionel et son cousin James ont fuit aux Etats-Unis, et son père, Ernest, illustre membre de la dynastie LIPMANN est en proie aux services de la Gestapo et de l’administration de l’Occupant à Besançon. Frédéric demeure être le seul LIPMANN encore en capacité de produire des montres Lip, et d’assurer le conservation de l’entreprise familiale, fondée en 1867. Produit entre la fin d’année 1940 et Novembre 1942 (date de l’occupation totale de la France par les Allemands), le calibre I.24 symbolise les capacités techniques et de direction de Fred LIPMANN, et son ascension fulgurante à la tête de l’entreprise Lip.  

Très apprécié des horlogers de la zone-libre, les montres équipées du calibre I.24 vont plaire car elles sont à la mode civile, qu’elles sont neuves et aisément réparables car les fournitures sont fabriquées et enfin, car elles ne sont pas issues de stock de guerre invendus. 

Cette montre, bien que d’une qualité inférieure à la Lip Besançon, fut une belle réussite Lip, si l’on veut bien tenir compte des conditions exceptionnelles dans lesquelles elle fut réalisées : manque d’outillage, de locaux, de personnel qualifié pour le remontage. La fabrication fut exécutée dans une usine spéciale édifiée à Valence. Les horlogers de l’ex zone-libre, bien que critiquant quelque fois sa conception, l’appréciaient et ne cessaient d’en demander (Source : La France Horlogère, message de Frédéric LIPMANN, Février 1945, circulaire adressé aux horlogers).

 

Montre Lip Nautic I24 Issoudun 24 vers 1940

Montre Lip Nautic étanche, fond acier inoxydable, aiguilles et chiffres radium luminescent, vers 1940 / Source : Fond privé HAOND Clément

La grande variété de formes de boîtiers, de cadrans ou encore d’aiguilles ne nous permet pas de livrer un index complet des modèles réalisés à l’époque par la manufacture Lip. Une référence peut toutefois retenir notre attention, la Lip Nautic, une montre innovante typique des prérogatives militaires. À cadran noir ou blanc, la Lip Nautic dispose d’indexs et d’aiguilles au radium, pâte faiblement radioactive luminescente dans l’obscurité. Le verre est armé et incassable afin de parfaire l’étanchéité de l’ensemble, le boîtier est soit en aluminium, en laiton chromé ou en acier inoxydable. Proposée dès 1937 avec un mouvement d’origine suisse (FHF), la Nautic va se parer du calibre I.24 durant la guerre, puisque seul ce dernier et quelques mouvements T18 continus à être fabriqués par Lip.

En tout état de cause, le calibre I.24 reflète, pour un observateur avisé, toutes les difficultés inhérentes à la fabrication d’un mouvement inédit au cœur de la Seconde Guerre Mondiale. De plus, ce mouvement sublime également les astuces, l’ensemble des ingénieux stratagèmes que Lip, par le volontarisme de son patron « de circonstance », qui sont alors mises en place ici. 

L’Occupation totale de la France après Novembre 1942 va stopper toutes les activités de la manufacture Lip. Frédéric LIPMANN, comme il aimait le rappeler avec une once d’espièglerie, ayant eu « l’honneur d’être mis sur la liste noire des ennemis du grand Reich » va rejoindre l’actif maquis du Vercors, pour échapper à la déportation. Sans direction et muselés par l’administration Allemande, les Lip repliés à Valence vont se disperser, et la manufacture ne reprendra pied qu’après 1944. 

Une technologie inédite, pour un mouvement historique

Techniquement parlant, le Calibre I.24 est d’une conception simple, mais très robuste. Malgré l’urgence et les difficultés de sa mise en production, ce mouvement est très bien pensé, tant du point de vue de son aisance de construction que de sa maintenance par les horlogers indépendants. D’un diamètre conventionnel pour l’époque de 10 »’ 1/2, soit 23.3 mm environ, le I.24 dispose d’une architecture commune aux mouvements dits économiques qui envahiront les centres commerciaux et les bureaux de tabacs dans les années 1970. Ainsi, un minimum de pièces sont nécessaires pour assembler un mouvement complet. Le balancier compensé monométallique s’inspire de la technologie du mouvement Lip T18, les ponts, le rochet ou encore la roue de couronne adoptent une finition strictement fonctionnelle, aucun marquage ou aucune décoration n’orne le Calibre I.24. Toutefois, malgré cette présentation austère, le mouvement est empierré (15 rubis), synonyme d’excellente qualité et de grande fiabilité, l’échappement est à ancre et il est livré avec l’affichage des secondes par un sous-cadran. 

Le I.24 en quelques point techniques

Lip I24 Issoudun 24 vue sur le balancier et l'ancre

Vue côté balancier d’un Calibre I.24 vers 1940 / Source : Fond privé HAOND Clément

  • Seul mouvement entièrement manufacturé en zone-libre entre 1940 et Novembre 1942, et destiné au marché civil

  • Diamètre : 10 »’ 1/2 soit 23.3 mm (arrondi à 24 mm, ce qui lui confère son nom)
  • Épaisseur : 3.94 mm
  • Exécuté en 15 rubis synthétiques, qui limitent la friction et l’usure des pivots
  • Échappement à ancre de bonne qualité
  • Système de remontage simplifié avec un cliquet embouti qui tient avec le pont de barillet qui le recouvre, et dont le ressort est fixé sur le côté du mouvement (lame d’acier bleui).
  • Pont unique pour les rouages et le système de remontage, limitant l’investissement en usinage, tout en étant moins aisé à entretenir pour les H.B.J.O. Ci-dessous, une comparaison entre le mouvement Lip I.24 à gauche (1940) et le mouvement Lip R25 à droite (1948)

    Comparaison mouvements montres Lip I.24 (1940) et Lip R25 (1948)
  • Petite seconde à 6 heures
  • Mouvement entièrement en aluminium
  • Conception sous forme d’une juxtaposition de platines, via une architecture hybride sur piliers et goupilles dans l’esprit d’un empilement d’étages sur une platine fine et plate, ne nécessitant qu’un minimum de décolletage. 

En guise de conclusion …

Le mouvement I.24 connaîtra une courte carrière, puisqu’il ne sera commercialisé qu’entre la toute fin d’année 1940 et Novembre 1942. Les fournitures seront vraisemblablement proposées jusqu’en 1947-1948, date à laquelle le mouvement Lip R25 (1948 – 1963), symbole de la renaissance de la marque voit le jour. Brièvement remplacé par la Calibre 26 manufacturé par Lip dès 1918, le I.24 se cantonnera à un rôle de substitut ingénieux durant la période de guerre.  Alors que la Victoire des Alliés se profile fin 1944, Frédéric LIPMANN regagne Besançon, libérée le 10 Septembre de cette même année, chasse les derniers occupants de l’usine de la Mouillère et se met au travail, afin de mettre en production le mouvement R25 sous peu. L’Histoire retiendra le décès en 1943 du père de Fred LIPMANN, laissant à ce dernier le rôle de Président de Lip, et celui de reconstructeur d’une des plus belles aventures horlogères de France.

Sources :

  • M-P. COUSTANS et D. GALAZZO, Lip des heures à conter, Édition Libris, 2000 et nouvelle Édition Glénat, Grenoble, 2017
  • Fond de documentation privé sur la Manufacture Lip, HAOND Clément
  • Fond de la série 5Z des Archives Municipales de la Ville de Besançon
  • Fond d’archives photographiques de la Ville de Besançon
  • www.vivreauxchaprais.canalblog.com / Fond d’archives sur la Seconde Guerre Mondiale à Besançon
1899 : L’ESSENCE D’UNE MANUFACTURE HORLOGÈRE / Le Calibre Lip 20.3

1899 : L’ESSENCE D’UNE MANUFACTURE HORLOGÈRE / Le Calibre Lip 20.3

1899 : L’ESSENCE D’UNE MANUFACTURE HORLOGÈRE / Le Calibre Lip 20.3

Calibre Lip 20.3 montre bracelet LIPMANN 1899 mouvement manufacture

Calibre Lip 20.3 créé en 1899, premier mouvement manufacturé par la Société LIPMANN Frères à Besançon, dans son atelier au 14 Grande Rue / Source : Fond privé HAOND Clément

L’âme de la modernisation industrielle plane en cette fin de siècle (XIXe) sur la Société Anonyme Lipmann Frères. Convertie en S.A. en 1893 par la participation des deux fils d’Emmanuel LIPMANN (et dans une moindre mesure de sa fille, Jenny), Ernest (1869 – 1943) et Camille (1872 – 1947) vont répondre à une demande tout à fait récente en 1899, celle de porter sa montre solidement arrimée au poignet par une lanière de cuir ou de tissu, via l’essor de la montre-bracelet moderne, telle que nous la connaissons aujourd’hui. À cette époque, la montre de poche ou gousset est encore la norme, notamment parce que la miniaturisation des mouvements est un art complexe, non industrialisé et ainsi, réservé à une clientèle fortunée.
Avec une quarantaine de salarié après 1896, la Manufacture Lip aborde donc le XXe siècle par le développement d’un mouvement ancré dans son époque, le calibre Lip 20.3. D’un diamètre de 20 mm, ce mouvement est spécifiquement développé pour équiper des montres-bracelets de faible encombrement, contenu à une trentaine de millimètres de diamètre pour la montre finie. Initialement proposé en deux aiguilles marquant les heures et les minutes, ce mouvement sera, dès 1901, enrichi de l’affichage des secondes par un sous-cadran disposé à 6 heures, afin de toujours mieux ce soustraire aux évolutions de la mode. Fait marquant pour cette Manufacture qui s’affirme sur la scène Nationale, ce mouvement, premier du genre montre-bracelet entièrement développé par Lip, est dès 1899 certifié Chronomètre par l’Observatoire Chronométrique de Besançon, organe officiel et indépendant reconnu internationalement pour ses mesures de précisions en horlogerie.

Atelier montre Lip Lipmann Emmanuel horlogerie 14 grande rue Besançon

Atelier Lip situé au 14 Grande Rue de Besançon
Source : Fond d’archives du Musée du Temps, Ville de Besançon

Au delà de cela, il s’agit d’un mouvement historiquement fort pour la société LIPMANN Frères, puisqu’il signe l’avènement de la Manufacture Lip, car il s’agit du premier calibre entièrement conçu, de l’ébauche aux composants, au sein de l’entreprise Lip, au 14 de la Grande Rue de Besançon. Ce mouvement fait entrer Lip dans une nouvelle dynamique, puisque dorénavant, l’avenir sera marqué par une part croissante de mouvements Lip développés, fabriqués et assemblés en interne à Besançon. Ainsi, 32 années après l’installation d’un atelier d’établissage au 70 Grande Rue à Besançon, Emmanuel, père de cette affaire familiale mais surtout Ernest et Camille LIPMANN, artisans de la dynamique « manufacturière » imprimée à Lip au tournant du XIXe siècle, peuvent admirer le triomphe d’un nom, qui va durablement marquer l’histoire horlogère.

Le calibre 20.3 manufacturé par la S.A. LIPMANN Frères symbolise également l’avènement des deux fils d’Emmanuel comme repreneurs de l’affaire familiale, lui impulsant un nouveau souffle, afin d’affronter avec sérénité le XXe siècle qui se profile. À partir de 1899, une dynamique manufacturière va ainsi s’emparer des frères LIPMANN, Ernest et Camille, qui vont s’entourer d’ingénieurs, de prototypistes, de dessinateurs, afin de poursuivre cette quête vers la rigueur, la qualité et l’exactitude.

Techniquement parlant, ce mouvement est tout à fait remarquable pour son époque. Tout d’abord, son diamètre est contenu à 8 »’ 1/2, soit 19.2 mm, nécessitant une indéniable excellence du parc machines et une précision sans faille dans l’assemblage. L’empierrage est généreux, puisque ce mouvement est doté de 15 rubis synthétique offrant une usure largement amoindrie des pivots. Ce nombre de rubis, tout comme la compacité générale du mouvement, indique qu’il s’agit là d’une montre de qualité, comme le confirme l’échappement à ancre, réservé alors aux montres les plus prestigieuses et précises.

Calibre 20.3 Lip 1er mouvement montre bracelet manufacturé par LIPMANN en 1899

Vue sur le balancier bimétallique et sur une partie de l’ancre du Calibre Lip 20.3 Source : Collection privée HAOND Clément

Le balancier bénéficie d’un grand soin, puisqu’il est en acier spécial à vis compensatrices. D’un diamètre de 8 mm, il est couplé à un spiral à courbe Breguet bleui, qui procure au mouvement des performances de régularité exceptionnelles au début des années 1900. Pour parfaire encore l’efficacité de son premier mouvement manufacturé, les Frères LIPMANN vont l’équiper d’un balancier bimétallique à serge ouverte. Enfin, une finition exemplaire, dans l’ADN Lip car cette dernière est axée sur l’aspect fonctionnel du mouvement, et non pas sur le rendu esthétique, vient compléter le tout. Lip, par la mise en production en interne d’un mouvement de montre-bracelet, le Calibre 20.3, s’affirme ici comme une puissante entreprise de l’industrie horlogère mondiale en devenir. 

Par une constante amélioration des procédés techniques de fabrication et une finition globale exemplaire, le calibre Lip 20.3 est le premier mouvement à ancre de 20 mm à recevoir le titre de Chronomètre de l’Histoire de l’Observatoire de Besançon, dont le service chronométrique voit le jour le 5 Août 1885. Si ce mouvement devait encore provoquer des réticences, , voici une donnée qui marque définitivement la grande qualité de celui-ci. Lip ne pouvait, en 1899, pas mieux lancer sa grande histoire manufacturière (1899 à 1976).

Calibre 20.3 Lip 1er mouvement manufacturé par LIPMANN en 1899 montre bracelet bulletin réglage chronométrique vers 1912

Mouvement Lip 20.3 Source : Collection privée HAOND Clément

Sources :

  • COUSTANS Marie-Pia et GALAZZO Daniel, Lip, des heures à conter, Édition Glénat, Grenoble, 2017
  • Collection Lip du Musée du Temps à Besançon
  • Fondation de la Haute Horlogerie.org
  • Fond de documentation privé sur la Manufacture Lip, HAOND Clément