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1903 – 1960/62 : L’usine moderne de la Mouillère de la S.A. d’Horlogerie LIPMANN Frères, rue des Chalets.

1903 – 1960/62 : L’usine moderne de la Mouillère de la S.A. d’Horlogerie LIPMANN Frères, rue des Chalets.

1903 – 1960/62 : L’usine moderne de la Mouillère de la S.A. d’Horlogerie LIPMANN Frères.

Œuvre majeure de la seconde génération horlogère de la famille LIPMANN, emmenée alors par Ernest, la construction ex-nihilo de l’usine Lip au sein du quartier de la Mouillère à Besançon symbolise l’avènement de l’ère industrielle pour la fabrique de montres et d’équipements mécaniques. Suivant inlassablement le cours de l’histoire, chaque génération de LIPMANN va transformer l’entreprise, en lui offrant les dernières innovations des époques successives qu’elle traverse. 

Le XXe siècle permet à Ernest LIPMANN, fils du fondateur de l’affaire horlogère en 1867, de moderniser la production de montres et chronomètres estampillés Lip. L’évolution incessante des procédés industrielles dès la fin du XIXe siècle peut garantir un dynamisme exceptionnel au paysage horloger de Besançon, à condition que la vieille avant-garde d’horlogers et de sous-traitants s’y plie, et dans cette branche traditionaliste et conservatrice, rien n’est moins sûr. 

Usine montre Lip de la Mouillère rue des chalets en 1953 + immeuble du SIDHOR en tête facture vidée des autres habitations

Gravure de l’usine de la Mouillère et du bâtiment du SIDHOR (croix) en 1953 (la rue est vidée des autres habitations et usines à proximité) / Source : En tête d’une facture Lip de 1953, Fond privé HAOND Clément

La fin de l’établissage, pour l’essor de la manufacture.

La rupture avec l’établissage s’opère lors de la passation de pouvoir entre Emmanuel et ses fils, Ernest et Camille LIPMANN. Ces derniers, prenant officiellement les rênes de l’entreprise en Janvier 1901, vont, notamment sous la férule d’Ernest, profondément modifier le Comptoir LIPMANN, en lançant la construction dès le début du XXe siècle, d’une usine de production entièrement neuve et pensée pour l’horlogerie. À la faveur du déclassement de la zone militaire ceinturant la Boucle (quartier historique de Besançon), les zones marécageuses du quartier de la Mouillère deviennent constructibles. Les entreprises notamment horlogères ou dépendantes de l’horlogerie se ruent alors sur ces terres inexploitées, vides d’industries. 

Massée au sein de la Boucle et dans la rue Battant, la fabrication de montres à Besançon manque d’oxygène. La contrainte spatiale du méandre que décrit le Doubs, et des fortifications de la ville ne permettent pas à cette activité de se développer à sa convenance, et d’assouvir les ambitions d’industrialisation de la nouvelle génération d’horlogers. L’ouverture de nouveaux terrains, qui plus est vierges, crée une atmosphère d’émulation, d’effervescence à Besançon, alors capitale de l’Horlogerie Française, et principal concurrent de la Suisse. Les frères LIPMANN n’échappent pas à cela, d’autant plus que l’atelier obsolète fondé par leur père au 14 de la Grande Rue (Besançon) ne permet de concevoir qu’un nombre restreint de montres manufacturées, une grande majorité de la production étant faite d’assemblage de pièces achetées à l’extérieur et fabriquées sur place. L’imagination des LIPMANN ne pouvait se borner à ces opérations fastidieuses, et c’est sur ce terrain fertile que la décision, début 1900, est prise de construire l’usine de la Mouillère, 4 rue des Chalets. 

L’usine de la Mouillère.

Édifiée sur deux étages à l’Est de Besançon, l’usine Lip est décrite par la réclame en 1904 comme une « Manufacture d’horlogerie soignée par procédés mécaniques, avec outillage perfectionné » (Source : La Fédération Horlogère Suisse du Jeudi 2 Juin 1904). Initialement cantonnée à quelques bâtiments, l’usine de la Mouillère va se développer au gré du dynamisme de l’entreprise. Absorbant au fur et à mesure les constructions jouxtant l’édifice principal, l’usine Lip se développe à la manière d’un arbre dont les rameaux occuperaient petit à petit l’espace disponible, sans véritable unité architecturale. 

Atelier de polissage des boîtiers et cuvette - Entrée de l'usine Lip de la Mouillère 1908 @Enquête de la France Horlogère - MAUERHAN

Atelier de polissage et Entrée de l’usine Lip de la Mouillère, dans une enquête de la France Horlogère datée de 1908, in MAUERHAN Joëlle, Horlogers et horlogères à Besançon 1793-1908, un passé prêt à revivre, L’Harmattan, 2019.

Tentaculaire lieu de production dans lequel s’anime, dès 1903, 80 salariés. La plupart s’attellent à la fabrication de la quasi totalité des éléments constitutifs d’un mouvement d’horlogerie, le reste des ouvriers est chargé d’assembler les fournitures ou les ébauches que la S.A. LIPMANN Frères achètent auprès de fournisseurs Français ou Suisses. Volontairement prévue trop vaste afin d’absorber l’optimiste développement de l’usine prévu pour les décennies à venir, des sous-traitants de Lip s’installent dans un premier temps rue des Chalets (galvanoplastie, finisseurs, etc …) afin de rentabiliser l’espace. Rapidement, l’usine emploie 110 personnes, dont des horlogers, des mécaniciens, des outilleurs qui fabriquent les outils et des éléments de machines-outils ou des employés commerciaux et administratifs.

Grande rue du village de Broût-Vernet (Allier), vue sur une affiche Lip vers 1910 @SHL

Vue sur une affiche Lip vers 1910, grande rue de la commune de Broût-Vernet (Allier) / Source : Service Histoire Lip

Pensée dès les plans comme une usine horlogère moderne, les bâtiments de la rue des Chalets qu’occupent Lip sont spacieux, dotés de l’électricité et du chauffage central, deux révolutions d’une grande modernité. Dès 1910, une intense et innovante campagne de promotion de la marque Lip voit le jour. Les trois lettres sont reportées sur de grandes affiches qui tapissent les villes et les villages de France, tout comme les pages des journaux en vogue, l’Illustration en tête. Ainsi, la demande augmente fortement et près de 200 employés s’activent dans l’usine de la Mouillère, dont 55 horlogers Suisses, avant la Grande Guerre. L’emploi d’horlogers Suisses indique aisément la considérable notoriété dont bénéficie la fabrique LIPMANN. 
La Mouillère est agrandie une première fois en 1911 face à cette augmentation nécessaire de production, et ce, malgré la construction volontairement surdimensionnée de 1903. 

Les années 1920 sont synonymes de succès pour Lip, la marque ayant admirablement survécu à la Grande Guerre. Ernest LIPMANN est alors au commande de l’usine, qu’il veut à l’avant-garde. L’usine est alors à pleine capacité, et en publicitaire averti, Ernest décide d’ouvrir les portes de la Mouillère aux clients et journalistes. Un journaliste de la revue Horlogerie-Bijouterie va publier, dans le N° 235 en date de Juin 1922 un éloge panégyrique de l’usine Lip de la rue des Chalets : 

J’ai tenu à visiter les Usines Lip. J’en reviens émerveillé. Dès l’entrée, vous êtes frappés par le standard téléphonique dernier modèle et ses charmantes téléphonistes vêtues à la dernière mode de Paris.  Tout est clair, spacieux, aéré. Les ateliers ronronnent du murmure des machines-outils. Les ouvriers se déplacent à travers une forêt de cables, poulies, courroies, qui vous suggèrent les derniers films de Tarzan que l’on peut voir au Cinématographe. 
[…] En somme, chez Lip, nous avons une vision du monde de demain.

Cette extrait que nous retrouvons à la page 16 de l’ouvrage Lip de référence, Lip des heures à conter de M-P COUSTANS et D. GALAZZO (2017, Glénat) nous renseigne sur l’atmosphère de modernité qui règne alors chez Lip. 

Vues sur les Ateliers de l'usine Lip de la Mouillère photographies du Services Photographiques Interne Lip années 1935 - 1940

Vues sur les Ateliers de l’usine Lip de la Mouillère photographies du Services Photographiques Interne Lip vers 1935 – 1940 / Source : Fond privé de photographies HAOND Clément

Les années folles … vues de la rue des Chalets

Plan de l'Usine de la Mouillère par Charles Piaget

Plan à main levée de l’usine de la Mouillère réalisé par Charles PIAGET / Source : Fond privé HAOND Clément

La décennie 1930 apporte également son lot d’évolutions au sein de l’usine Lip. La dynamique expansionniste se poursuit en absorbant les maisons voisines, donnant un ensemble architectural hétéroclite. Les frères LIPMANN font installer un éclairage par tubes fluorescents à vapeur de mercure afin d’offrir un poste de travail lumineux aux 350 employés qui peuplent alors l’usine, en plus des larges baies vitrées typiques des ateliers d’horlogerie. Les murs se couvrent d’une peinture verte, et afin de garantir une production toujours plus qualitative, un parquet sans joint est posé dans les ateliers d’horlogerie. Cette dernière innovation structurelle permet de limiter la formation et l’accumulation de poussière, et l’encrassement des mouvements lors de la fabrication, du réglage ou de l’assemblage. 
Un dédale de couloirs, de pièces borgnes et d’escaliers étroits rythment la journée des employés Lip. L’adjonction de bâtiments d’origines diverses rend la circulation difficile dans ce qui s’apparente dorénavant à un labyrinthe. Distribuées sur plusieurs niveaux, dont des demis niveaux, il est complexe d’instaurer un roulement, avec la matière première qui entre par un côté de l’usine, et qui ressort de l’autre côté en montres finies. Un dessin de Charles PIAGET (mécanicien dès 1946 chez Lip et figure syndicale de Lip) permet de mesurer l’importance de l’imbrication et de la disparité des départements Lip, et l’énergie dépensée dans le transfert d’une pièce entre deux étapes, au sein de deux lieux de l’usine. 

La Seconde Guerre Mondiale aux Chaprais, et la révolution Fred LIP (1939 – 1960).

Photographie actuelle de l'immeuble du SIDHOR 23 rue de la Mouillère @MuséeduTemps exposition l'Horlogerie ds ses murs

Photographie de l’immeuble du SIDHOR réalisée par le Musée du Temps à l’occasion de l’exposition « L’horlogerie dans ses murs, lieux horlogers de Besançon et du Haut-Doubs » en 2019 / Source : Collection photographique du Musée du Temps, Besançon

La manufacture Lip va poursuivre son énergique ascension entre 1939 et 1960. L’usine de la Mouillère atteint le paroxysme de son développement spatiale vers 1950, tout juste après la construction entre 1947 et 1948 de l’immeuble du SIDHOR (Société Immobilière pour le Développement de l’HORlogerie). L’éclatement de la Seconde Guerre Mondiale et l’Occupation Allemande de l’usine de la Mouillère, puis son pillage lors de la débâcle par les troupes de l’Axe va fortement freiner la modernisation de la Mouillère. Vaisseau qui émerge du quartier, l’ensemble de bâtiments va toutefois connaître un retentissant bon en avant sous l’égide de Fred LIPMANN, qui prend les commandes de l’entreprise fin 1944. En 1948 – 1949, la Mouillère est une des premières usines horlogères dans le monde qui se dote d’une chaîne de montage semi-automatisée, mise au point par le département spécialisé en machinerie de Lip. En 1951, c’est un atelier de fabrication de cadrans qui prend place dans l’étroite usine. La même année, une montre est fabriquée en 24 minutes à la Mouillère, et cela, malgré la singulière imbrication de pièces et de lieux de production. Suivant une avancée de la rue Beauregard vers la rue de la Mouillère, en direction du Doubs, l’usine Lip profite de la construction du remarquable immeuble du SIDHOR. 

SIDHOR aigle sur un rouage d'horlogerie façade de l'immeuble

Détail de la façade du SIDHOR avec l’aigle symbole des armoiries de Besançon posé sur un rouage, allégorie de l’horlogerie et le micro-mécanique / Source : racinescomtoises.net

Le SIDHOR fait parti intégrante de l’histoire de la manufacture Lip, notamment parce qu’il va abriter l’innovation majeure de Lip, l’Electronic. Réunissant en un seul lieu plusieurs fabricants en horlogerie dont Lip, Auger ressorts, Epiard, Cheval Frères, etc …, le SIDHOR offrait alors la possibilité de mutualiser des espaces lumineux et pensés pour pratiquer l’horlogerie. Construit selon les plans d’Alfred Ferraz et de Lucien Seignol, deux architectes originaires de Saint-Etienne (Loire), ce bâtiment en croix va accueillir au dernier étage (le quatrième) le laboratoire de recherche Lip. Ce dernier donne secrètement naissance à la technologie Electronic Lip, présentée en première mondiale en 1952 au stade de prototype, puis commercialisée en Décembre 1958. Il s’agit ainsi d’un haut lieu de l’histoire Lip. Se trouvant dans le prolongement de l’usine, le SIDHOR vient marquer l’angle de la rue des Chalets, communément appelée « rue Lip » puisque la quasi totalité des bâtiments s’y trouvant appartiennent à Lip S.A. d’horlogerie, et de la rue de la Mouillère (le SIDHOR se trouve au 23 de cette dernière).   

Une usine au bord de la saturation dès le milieu des années 1950.

Avec le fastueux essor de la manufacture Lip sous la coupe de Fred LIP dès les années 1950, l’usine de la Mouillère connait un étalement spatiale important. Ainsi, au milieu des années 1950, l’usine occupe une surface de 10 000 m2, ou travaille environ 900 employés qui produisent près de 200 000 montres par an, ainsi que quelques machines et des équipements électriques. La diversification des champs d’action de la manufacture Lip impose « au Fred » d’envisager une nouvelle infrastructure digne de produire les plus belles montres de France. De plus, dans sa fougue anti-conformiste et anti-traditionaliste, Fred LIP pousse son entreprise vers la modernité, vers l’avenir, et l’usine de la Mouillère, par sa conception et son absence d’ergonomie entrave son action. 

Usine Lip de la Mouillère en 1953 et immeuble du SIDHOR

Gravure de l’usine de la Mouillère et du bâtiment du SIDHOR (croix) en 1953 / Source : En tête d’une facture Lip de 1953, Fond privé HAOND Clément

Dès 1953, un terrain est acquis dans le quartier de Palente, l’entreprise Lip n’ayant plus besoin d’être proche de Besançon, sa réputation étant alors pleinement établie. Situées à proximité du château de Palente, Fred LIP rachète donc les terres du « Domaine de Palente », 90 000 m2 de verdure. Le construction de l’usine Lip III débute en Mars 1960, pour s’achever au cours de l’année 1962. 24 000 m2 sont allouée aux 3 corps de bâtiment qui composent l’usine Lip-Palente, une surface plane plus de deux fois plus vaste que l’usine de la Mouillère. Ultra-moderne, Palente va supplanter le fief historique de la Mouillère dès 1960. Le transfert des machines et de la production se fait sans discontinuité entre 1960 et 1962, chaque secteur déménageant la veille de la Mouillère, pour se trouver le lendemain à Palente au même poste. 

Photographie aérienne usine Lip III palente en 1967

Photographie aérienne de l’Usine Lip III Palente en 1967 / Source : Fond privé HAOND Clément

Les derniers services quitte l’usine de la Mouillère en 1962, la manufacture Lip se déployant pleinement dans « l’usine la plus moderne d’Europe », Palente III.  Les bâtiments de la Mouillère sont rapidement vendus par Lip S.A., les bénéfices de cette vente couvrant intégralement le coût colossal de l’usine de Palente. Un temps laissés vides, puis au fur et à mesure des années qui s’écoulent, la plupart sont réhabilités en logements ou en locaux pour de plus petites entreprises. Aujourd’hui, il s’agit de l’usine la mieux conservée de la manufacture Lip. Structurellement, les bâtiments sont tout à fait semblables à ce haut lieux de l’horlogerie que fut la rue des Chalets, seule la passerelle enjambant la rue des Chalets sera détruite.

Le déménagement de l’usine Lip II (Mouillère) vers l’usine-pilote Lip III (Palente) est le symbole de la fortune de l’affaire Lip après Guerre (post 1945). C’est également le marqueur d’une passation officielle de génération, puisque Lip I (70 puis 14 Grande Rue) fut l’aventure d’Emmanuel LIPMANN, le fondateur de la dynastie, Lip II (Mouillère) celle d’Ernest LIPMANN et de l’ère industrielle, et enfin Lip III qui sera « le petit caprice » (comme il aimait la qualifier) de Fred LIP. Chaque génération s’affirmera d’abord techniquement, mais afin de laisser une empreinte durable sur le paysage horloger Bisontin, elles s’assureront une solide pérennité par le lègue d’un monument industriel à leurs images. 

Sources :

  • COUSTANS Marie-Pia et GALAZZO Daniel, Lip, des heures à conter, Édition Glénat, Grenoble, 2017
  • MAUERHAN Joëlle, Horlogers et Horlogères à Besançon, 1793-1908, un passé prêt à revivre, Édition L’Harmattan, 2018
  • Ouvrage collectif d’exposition, L’HORLOGERIE DANS SES MURS, Lieux horlogers de Besançon et du Haut-Doubs, Édition du Musée du Temps, 2019 (livret de l’Exposition éponyme au Musée du Temps)
  • Collection Lip du Musée du Temps à Besançon
  • Fond d’archives issues des Archives Municipales de la ville de Besançon
  • Fond de documentation privé sur la Manufacture Lip, HAOND Clément
  • Fond photographique privé sur la Manufacture Lip issue du Service Photographique Interne de l’usine Lip, HAOND Clément
  • Fond numérisé de la Revue « La Fédération Horlogère Suisse » pour l’année 1903 et 1904

  • www.vivreauxchaprais.canalblog.com
  • www.racinescomtoise.net
1914 – 1918 : L’affaire LIPMANN au cœur de la Première Guerre Mondiale

1914 – 1918 : L’affaire LIPMANN au cœur de la Première Guerre Mondiale

1914 – 1918 : L’affaire LIPMANN au cœur de la Première Guerre Mondiale

Comme nombre de fabricants d’horlogerie de l’époque, Français mais également Suisses ou Allemands, la Guerre va être une épreuve, un juge de « paix » évaluant les entreprises suffisamment puissantes pour résister, voir briller durant le conflit, et les firmes brisées par les restrictions imposées, par le manque ou l’impossibilité d’investissement, ou simplement parce qu’elles n’ont pu s’adapter aux virages technologiques successifs imposés par l’effort de Guerre.

Par la grande notoriété acquise entre 1867 et les premières années du XXe siècle, la manufacture d’Horlogerie LIPMANN Frères va être en bonne place, à l’orée du déclenchement du premier conflit intercontinental, pour triompher d’un affrontement inédit. 

Facture Lip 12 Décembre 1939 en tête Usine Lip de la Mouillère

Usine de la Mouillère en en-tête d’une facture Lip.
Source : Collection privée HAOND Clément

Administrée alors par la seconde génération de LIPMANN, Ernest et Camille (et dans une moindre mesure la seule fille de la fratrie, Jenny), la Société Anonyme LIPMANN Frères se développe, forte d’une usine de production très récente dans le quartier de la Mouillère (Besançon, 1903), dont elle prendra le nom. Par la fabrication du premier calibre de montre de poche de l’histoire de Lip, le 39 AC (17 »’ soit 38.3 mm) en 1910, et la mise en place d’un réseau de distributeurs nationaux couplés à une intense campagne publicitaire, la marque Lip s’impose en France comme leader incontestable de l’horlogerie de qualité, que ce soit en montre de poche ou en montre bracelet. 

Ainsi, lorsque l’Archiduc François-Ferdinand d’Autriche (1863 – 1914) est assassiné le 28 Juin 1914 à Sarajevo, un mécanisme d’alliances met le feu aux poudres, et embrase l’Europe, puis assez rapidement, par extension coloniale, le monde. L’empire Russe, la France et la Grande-Bretagne (Alliés) sont ainsi confrontés aux forces des Empires Centraux, dont nous trouvons en tête l’Empire Allemand, l’Empire Austro-Hongrois et l’Empire Ottoman.

Produire, y compris en temps de Guerre (1914 – 1918)

La manufacture LIPMANN se retrouve ainsi, au cours de la première moitié du XXe siècle, au cœur d’un conflit majeur, duquel elle doit se sublimer.
Le déroulement de la Guerre va être « favorable » à la marque Lip, qui va, par son implication dans l’approvisionnement de l’Armée et de la Marine Française, et dans la livraison de montres pour le marché civile, tirer une notoriété encore rehaussée à l’issue de la Première Guerre Mondiale. 

Réclame pub pour montres Lip publicité 1917 armée française artillerie Chronomètre Lip Gousset

Réclame pour « LA MONTRE DE LA VICTOIRE », la montre Lip datée de 1917 Source : Didier DAENINCKX, La pub est déclarée ! 1914-1918 , éditions Hoëbeke, Paris, 2013

La marque Lip va orner les tableaux de bord d’une aviation Alliées balbutiante, mais également les montres de poche des Artilleurs Français ou encore, et c’est une nouveauté de taille, les poignets d’officiers puis de soldats, avec la généralisation du port de la montre bracelet, pour une notion essentiellement pratique et fonctionnaliste.

Comme nous l’enseigne l’étude de la publicité Lip, qui se poursuit y compris durant la Guerre, la production ne cesse pas à l’usine de la Mouillère. 
200 salariés, dont 55 horlogers venus de Suisse participent à l’effort de Guerre dès 1914. Ils produisent alors majoritairement des dispositifs d’horlogerie pour l’Armée Française et les Armées Alliées (des montres diverses, des chronomètres, des télémètres pour l’artillerie), mais également des têtes d’obus, des déclencheurs de mines et d’autres fournitures à usage uniquement militaire. La production s’organise différemment, en marquant les débuts de la collaboration entre les différents services de l’Armée et Lip. Ainsi, l’avancement technologique dont fait état l’entreprise Bisontine en 1914, et qui évolue durant la guerre, et sans commune mesure face au terne dynamisme de l’industrie de l’armement d’alors.

« Grâce à Lip, l’armée Française se sert progressivement de pièces d’artillerie modernes ressemblant à celles allemandes équipées par Junghans. [Au début de la Première Guerre Mondiale], les premiers obus Français sont encore équipés de mèches à poudre quasiment identiques à celles utilisées durant les batailles Napoléoniennes. » (in M-P. COUSTANS et D. GALAZZO, Lip, des heures à conter, Glénat, Grenoble, 2017, page 16

Mais le véritable tour de force d’Ernest LIPMANN sera de proposer, fort d’une expérience acquise depuis le début du XXe siècle avec le calibre 20.3, premier mouvement Lip, une gamme de montres bracelets. Durant la Guerre, Lip va poursuivre la fabrication et la vente, aux horlogers des zones Françaises épargnées par les combats, de montres estampillées de la marque aux 3 lettres. La collection sera vraisemblablement réduite, centrée autour de montres utilitaires, que nous nommerons à posteriori « Montres de Poilus », en référence à leurs porteurs, valeureux soldats Français mobilisés pour défendre leur patrie. 

Lip Homme 8 janvier 1916 1ere Guerre Mondiale de poilu l'Illustration montre bracelet Lipmann

Publicité Lip pour « le nouveau Bracelet-Montre LIP » parue dans l’Illustration, 1916 Source : HAOND Clément, collection privée

Cette expérience va s’accompagner de diverses innovations et améliorations. Les mouvements, devant alors subir des conditions d’emplois très rudes au front sont renforcés, leur précision est accrue par l’usage de balanciers bimétalliques compensés, moins sensibles aux variations de températures. Les verres sont plus solides, et peuvent, pour les montres militaires, recevoir une grille de protection. 
Aux traditionnels boîtiers en laiton chromé, ou nickel, s’ajoute des boîtiers en argentan (mélange de nickel et de cuivre ou zinc) et des boîtes en acier inoxydable, matériau extrêmement résistant au choc et à la corrosion, mais d’une grande complexité à usiner (l’outillage nécessaire doit être renforcé).

 

 

Montre Lip type Courant de poilu militaire de la première guerre mondiale 1914 1918 aiguille radium (1)

Montre Lip Type Courant des années 1910, du type « Montre-bracelet de Poilu » en usage durant la Première Guerre Mondiale, option aiguilles luminescentes. Source : Collection privée, HAOND Clément

Les cadrans deviennent en option radioluminescent grâce à une découverte de 1898 des époux Curie, le radium (88 Ra). Par un procédé industriel, ce métal radioactif est combiné à du sulfure de zinc afin de produire du sel de radium, appliqué ensuite à l’instar d’une peinture tantôt sur les aiguilles, sur les chiffres en reprenant leurs formes ou par l’intermédiaire de points marquants les heures. Ainsi, l’heure est lisible dans l’obscurité, mais également radioactive (cette matière sera utilisée jusqu’aux années 1950 – 1960, remplacée ensuite par le tritium). La S.A. LIPMANN Frères va employer cette innovation dès 1904, en la généralisant pendant et après la Guerre. 

L’heure de la Victoire : 1918

Survivant avec panache à la Guerre, la manufacture LIPMANN devient une des entreprises horlogères les plus puissantes et sérieuses des années 1920. Forts de la Victoire des Armées Alliées (dont l’Armée Française), les Frères LIPMANN, Ernest et Camille, se retrouvent officiellement à la tête de l’entreprise fondée par leur père, Emmanuel, mort en 1913.
Respectivement Président de LIP (Ernest, Technique) et Directeur (Camille, Financier et Administratif), la Guerre va préparer l’avènement d’une nouvelle génération de LIPMANN, ainsi que l’affirmation de la ferme résolution d’orienter la Société Anonyme LIPMANN Frères vers un avenir manufacturier.

En abaissant progressivement la part de pièces, fournitures, mouvements et machines importés, l’entreprise Lip va promouvoir, durant l’ensemble de l’entre-deux-guerres, la production interne de l’ensemble des éléments nécessaires à la fabrication de montres « LIP », en passant de la conception des machines-outils à celle des mouvements, boîtiers ou cadrans par exemple, ou encore, en étudiant attentivement les méthodes de production, afin de les rendre plus rigoureuses, dans un soucis toujours plus poussé de qualité et de productivité.
Au delà de cela, nous l’avons vu, la Manufacture LIPMANN s’inscrit dans son époque, s’adaptant aux demandes tant civiles que militaires, en démontrant ainsi la réactivité de son savoir-faire. Ernest LIPMANN, alors Président de l’affaire, est dans la bonne voie pour imposer sa vision, celle de créer les meilleures montres de France. La fin de la Grande Guerre est le symbole de cette ardeur, avec le développement et la mise en production, dès 1918, du Calibre 26 mécanique à remontage manuel. Ce mouvement de construction moderne, conçu par C. JACOT et A. DONAT, les deux ingénieurs majeurs du laboratoire de recherche Lip, rue des Chalets, marque l’incroyable développement de l’entreprise LIP. La manufacture Bisontine compte, au sortir de la Guerre, une centaine de salariés, dont des horlogers, des tourneurs, des ingénieurs, etc … gage des compétences internes de l’entreprise mises en place durant les années de conflit.

Sources :

  • COUSTANS Marie-Pia et GALAZZO Daniel, Lip, des heures à conter, Édition Glénat, Grenoble, 2017
  • MAUERHAN Joëlle, Horlogers et Horlogères à Besançon, 1793-1908, un passé prêt à revivre, Édition L’Harmattan, 2018
  • Fond de documentation privé sur la Manufacture Lip, HAOND Clément

  • www.museedelaguerre.ca (pour l’Histoire de la Première Guerre Mondiale)
  • www.defense.gouv.fr rubrique Le Saviez-Vous? /Quand la montre-bracelet détrôna la montre à gousset…
1899 : L’ESSENCE D’UNE MANUFACTURE HORLOGÈRE / Le Calibre Lip 20.3

1899 : L’ESSENCE D’UNE MANUFACTURE HORLOGÈRE / Le Calibre Lip 20.3

1899 : L’ESSENCE D’UNE MANUFACTURE HORLOGÈRE / Le Calibre Lip 20.3

Calibre Lip 20.3 montre bracelet LIPMANN 1899 mouvement manufacture

Calibre Lip 20.3 créé en 1899, premier mouvement manufacturé par la Société LIPMANN Frères à Besançon, dans son atelier au 14 Grande Rue / Source : Fond privé HAOND Clément

L’âme de la modernisation industrielle plane en cette fin de siècle (XIXe) sur la Société Anonyme Lipmann Frères. Convertie en S.A. en 1893 par la participation des deux fils d’Emmanuel LIPMANN (et dans une moindre mesure de sa fille, Jenny), Ernest (1869 – 1943) et Camille (1872 – 1947) vont répondre à une demande tout à fait récente en 1899, celle de porter sa montre solidement arrimée au poignet par une lanière de cuir ou de tissu, via l’essor de la montre-bracelet moderne, telle que nous la connaissons aujourd’hui. À cette époque, la montre de poche ou gousset est encore la norme, notamment parce que la miniaturisation des mouvements est un art complexe, non industrialisé et ainsi, réservé à une clientèle fortunée.
Avec une quarantaine de salarié après 1896, la Manufacture Lip aborde donc le XXe siècle par le développement d’un mouvement ancré dans son époque, le calibre Lip 20.3. D’un diamètre de 20 mm, ce mouvement est spécifiquement développé pour équiper des montres-bracelets de faible encombrement, contenu à une trentaine de millimètres de diamètre pour la montre finie. Initialement proposé en deux aiguilles marquant les heures et les minutes, ce mouvement sera, dès 1901, enrichi de l’affichage des secondes par un sous-cadran disposé à 6 heures, afin de toujours mieux ce soustraire aux évolutions de la mode. Fait marquant pour cette Manufacture qui s’affirme sur la scène Nationale, ce mouvement, premier du genre montre-bracelet entièrement développé par Lip, est dès 1899 certifié Chronomètre par l’Observatoire Chronométrique de Besançon, organe officiel et indépendant reconnu internationalement pour ses mesures de précisions en horlogerie.

Atelier montre Lip Lipmann Emmanuel horlogerie 14 grande rue Besançon

Atelier Lip situé au 14 Grande Rue de Besançon
Source : Fond d’archives du Musée du Temps, Ville de Besançon

Au delà de cela, il s’agit d’un mouvement historiquement fort pour la société LIPMANN Frères, puisqu’il signe l’avènement de la Manufacture Lip, car il s’agit du premier calibre entièrement conçu, de l’ébauche aux composants, au sein de l’entreprise Lip, au 14 de la Grande Rue de Besançon. Ce mouvement fait entrer Lip dans une nouvelle dynamique, puisque dorénavant, l’avenir sera marqué par une part croissante de mouvements Lip développés, fabriqués et assemblés en interne à Besançon. Ainsi, 32 années après l’installation d’un atelier d’établissage au 70 Grande Rue à Besançon, Emmanuel, père de cette affaire familiale mais surtout Ernest et Camille LIPMANN, artisans de la dynamique « manufacturière » imprimée à Lip au tournant du XIXe siècle, peuvent admirer le triomphe d’un nom, qui va durablement marquer l’histoire horlogère.

Le calibre 20.3 manufacturé par la S.A. LIPMANN Frères symbolise également l’avènement des deux fils d’Emmanuel comme repreneurs de l’affaire familiale, lui impulsant un nouveau souffle, afin d’affronter avec sérénité le XXe siècle qui se profile. À partir de 1899, une dynamique manufacturière va ainsi s’emparer des frères LIPMANN, Ernest et Camille, qui vont s’entourer d’ingénieurs, de prototypistes, de dessinateurs, afin de poursuivre cette quête vers la rigueur, la qualité et l’exactitude.

Techniquement parlant, ce mouvement est tout à fait remarquable pour son époque. Tout d’abord, son diamètre est contenu à 8 »’ 1/2, soit 19.2 mm, nécessitant une indéniable excellence du parc machines et une précision sans faille dans l’assemblage. L’empierrage est généreux, puisque ce mouvement est doté de 15 rubis synthétique offrant une usure largement amoindrie des pivots. Ce nombre de rubis, tout comme la compacité générale du mouvement, indique qu’il s’agit là d’une montre de qualité, comme le confirme l’échappement à ancre, réservé alors aux montres les plus prestigieuses et précises.

Calibre 20.3 Lip 1er mouvement montre bracelet manufacturé par LIPMANN en 1899

Vue sur le balancier bimétallique et sur une partie de l’ancre du Calibre Lip 20.3 Source : Collection privée HAOND Clément

Le balancier bénéficie d’un grand soin, puisqu’il est en acier spécial à vis compensatrices. D’un diamètre de 8 mm, il est couplé à un spiral à courbe Breguet bleui, qui procure au mouvement des performances de régularité exceptionnelles au début des années 1900. Pour parfaire encore l’efficacité de son premier mouvement manufacturé, les Frères LIPMANN vont l’équiper d’un balancier bimétallique à serge ouverte. Enfin, une finition exemplaire, dans l’ADN Lip car cette dernière est axée sur l’aspect fonctionnel du mouvement, et non pas sur le rendu esthétique, vient compléter le tout. Lip, par la mise en production en interne d’un mouvement de montre-bracelet, le Calibre 20.3, s’affirme ici comme une puissante entreprise de l’industrie horlogère mondiale en devenir. 

Par une constante amélioration des procédés techniques de fabrication et une finition globale exemplaire, le calibre Lip 20.3 est le premier mouvement à ancre de 20 mm à recevoir le titre de Chronomètre de l’Histoire de l’Observatoire de Besançon, dont le service chronométrique voit le jour le 5 Août 1885. Si ce mouvement devait encore provoquer des réticences, , voici une donnée qui marque définitivement la grande qualité de celui-ci. Lip ne pouvait, en 1899, pas mieux lancer sa grande histoire manufacturière (1899 à 1976).

Calibre 20.3 Lip 1er mouvement manufacturé par LIPMANN en 1899 montre bracelet bulletin réglage chronométrique vers 1912

Mouvement Lip 20.3 Source : Collection privée HAOND Clément

Sources :

  • COUSTANS Marie-Pia et GALAZZO Daniel, Lip, des heures à conter, Édition Glénat, Grenoble, 2017
  • Collection Lip du Musée du Temps à Besançon
  • Fondation de la Haute Horlogerie.org
  • Fond de documentation privé sur la Manufacture Lip, HAOND Clément
1867 : LA GENÈSE D’UNE ÉPOPÉE INDUSTRIELLE FAMILIALE

1867 : LA GENÈSE D’UNE ÉPOPÉE INDUSTRIELLE FAMILIALE

Plan de la ville de Besançon par L ROUZET Atelier horlogerie et de montre gousset Lip Lipmann au 70 puis 14 Grande rue

Plan de Besançon et son territoire par L. ROUZET (ingénieur voyer), dressé en 1883. Source : Archives Municipales de la Ville de Besançon.

1867 en France :

– L’Empire Français est régie par Louis-Napoléon BONAPARTE depuis 1852.


– Une certaine prospérité économique touche le pays, notamment par la stabilité offerte par le régime politique.

– À Besançon, l’assimilation de la diaspora horlogère Suisse est terminée dans cette seconde moitié du XIXe siècle.

– Il est intéressant de noter que la ville de Besançon compte plus de 200 Ateliers liés à la production horlogère dans les années 1860. Ces derniers produisent environ 300 000 montres par an, soit 95 % de la production nationale.

1867 : LA GENÈSE D’UNE ÉPOPÉE INDUSTRIELLE FAMILIALE

Installé au 14 Grande Rue, niché au sein de « la Boucle » Bisontine, un atelier d’horlogerie proto-industriel voit le jour en cette seconde moitié du XIXe siècle. Face à l’approche tout à fait artisanale des métiers de l’horlogerie qui animent le centre-ville de Besançon à l’époque, Emmanuel LIPMANN va ouvrir un atelier, atteignant rapidement une quinzaine d’employés, afin de produire des montres de poche et quelques luxueuses montres-bracelets produites sur place, assemblées à partir de pièces issues des micro-ateliers spécialisés environnant (de la région Bisontine dont le Haut-Doubs ainsi que des pièces Suisses).

Installé au 70 puis au 14 de la Grande Rue de Besançon, Emmanuel LIPMANN (1844-1913) va être un des premiers artisans de l’industrialisation de la fabrique de montres en France. Initialement établisseur, le premier de la saga LIPMANN va faire passer son affaire d’assemblage de montres dont les pièces proviennent du travail d’ouvriers spécialisés à domicile à un balbutiement de Manufacture horlogère. Une quinzaine d’ouvriers investissent le 14 Grande Rue, offrant à Emmanuel la possibilité de produire ses propres montres, qu’il vend ensuite sur place, par le biais d’un comptoir, bientôt nommé Comptoir Lipmann.

Mais revenons-en au début de l’affaire. Emmanuel, « fils d’un colporteur ou d’un fournituriste » Alsacien émigre vers Besançon avec le statut d’établisseur dans les années 1860. Besançon est en plein développement, l’épanouissement du milieu horloger est alors à son apogée, offrant un milieu favorable à l’édification d’un atelier d’horlogerie. La cité horlogère est ainsi parsemée d’une foultitude d’ouvriers très spécialisés, chacun travaillant sur un type de fournitures, une finition de boîtier, etc … Parfois indépendant, une grande partie de ces ouvriers œuvrent pour le compte d’un établisseur, qui administre tous ces corps de métiers afin de concevoir ensuite dans un atelier final l’assemblage et le montage des mouvements dans un écrin de laiton chromé, d’acier, d’or ou de platine par exemple. C’est dans ce contexte qu’Emmanuel LIPMANN va créer dès 1867 son entreprise d’établissage, usant de fournitures Suisses et Bisontines qu’il assemble avec probablement une petite équipe et dont il assure la vente du produit fini, la montre. Ainsi va naître l’aventure familiale LIPMANN, dans une atmosphère d’émulation horlogère et de prospérité qu’offre le Second Empire, administré d’une main de maître par Louis-Napoléon BONAPARTE.

Emmanuel LIPMANN photographie fin du XIXe 19 e siècle montre Lip Besançon

Emmanuel LIPMANN à la fin du XIXe siècle, deuxième de couverture d’un catalogue Lip sur la construction de l’Usine Lip III de Palente, 1962
Fond privé HAOND Clément

Au fil de la progression de l’affaire d’Emmanuel dans le XIXe siècle, le dynamisme et la notoriété que va obtenir le nom LIPMANN vont progressivement faire basculer ce statut d’établisseur vers celui de manufacturier. Ce passage est assez inédit à l’époque, puisqu’il témoigne de la volonté d’un homme de tendre vers l’aboutissement de toutes fabriques d’horlogerie, la production d’une grande partie des pièces sous l’égide d’une seule et unique entité, généralement au sein d’un même lieu. Cela semble s’opérer alors qu’Emmanuel LIPMANN déménage son affaire au 14 Grande Rue, toujours au centre de Besançon (après 1875). Ceci permet de produire des montres sur place (l’approvisionnement provient parfois, et officieusement de Suisse par exemple), par l’intermédiaire d’une quinzaine d’ouvriers donc. Emmanuel se hisse ainsi dans un cercle très fermé, celui des manufacturiers Bisontins à l’aube du XXe siècle. La clientèle se presse ainsi au Comptoir Lipmann du 14 Grande Rue, afin d’acquérir une montre de poche (ou gousset) soignée, précise et conçue sur place, dans les Ateliers ce trouvant à l’étage de la battisse en pierre, tandis que le rez-de-chaussé accueil le point de vente direct.

En cette fin de siècle, Emmanuel LIPMANN va donc réussir un véritable tour de force, par une vitalité sans faille et grâce à un entourage heureux (ce dernier se lie avec une puissante famille horlogère émigrée à Besançon, les GEISMAR, dont il épouse Caroline en 1868), à faire prospérer son entreprise, à laquelle ses 3 enfants vont apporter, au début des années 1900, un élan nouveau. Il aura fallu le travail d’une génération de LIPMANN pour asseoir la marque LIP, alors réclamée nationalement aux portes du XXe siècle.

Ainsi, comme signe d’aboutissement d’une vie consacrée à l’horlogerie, la fabrique de montres E. LIPMANN va successivement passer de 25 salariés en 1893, pour 1 500 montres produites durant l’année à plus de 2 500 montres de poches conçues au cours de l’année 1895, avec un effectif de 40 salariés. En signe d’accomplissement de cette fabuleuse aventure, les cadrans de certaines montres produites par ce qui est devenu une manufacture horlogère de renom portent la prestigieuse mention « Chronomètre Lip » en cette fin de siècle, une consécration pour le « premier des LIPMANN ».

Facture Emmanuel LIPMANN Lip fabricant horlogerie montre gousset 24 Janvier 1900 Besançon

Documentation administrative de la Fabrique d’Horlogerie LIPMANN en date du 24 Janvier 1900.
Fond privé HAOND Clément


Sources :

  • COUSTANS Marie-Pia et GALAZZO Daniel, Lip, des heures à conter, Édition Glénat, Grenoble, 2017
  • MAUERHAN Joëlle, Horlogers et Horlogères à Besançon, 1793-1908, un passé prêt à revivre, Édition L’Harmattan, 2018
  • Fond photographique du Musée du Temps, Besançon
  • Divers fonds des Archives Municipales de la ville de Besançon
  • Fond de documentation privé sur la Manufacture Lip, HAOND Clément