Dans la mémoire collective française, les trois lettres de LIP résonnent bien au-delà de la simple horlogerie : elles incarnent le symbole du plus long et du plus emblématique conflit industriel de l’après-Mai 68. L’année 1973 marque en effet une rupture brutale pour la manufacture bisontine, qui se transforme soudainement en un formidable laboratoire social et politique, bouleversant la France entière.
L’étincelle : le refus du démantèlement
Au début des années 1970, la prestigieuse entreprise horlogère, confrontée à la concurrence internationale et à une trésorerie exsangue, vacille. En avril 1973, LIP dépose le bilan. La tension culmine le 12 juin, lorsque les administrateurs provisoires annoncent aux ouvriers que les salaires ne seront plus versés. La nuit même, la découverte fortuite d’un rapport confidentiel (l’épisode de « la valise ») met le feu aux poudres : il révèle un plan secret prévoyant le licenciement de 480 personnes et le démantèlement de l’usine. Face à ce qui est perçu comme le pillage de leur outil de travail, les ouvriers décident de riposter d’une manière totalement inédite.
« La grève riche » et le trésor de guerre
Plutôt que de cesser le travail et de bloquer l’usine traditionnellement, les salariés de LIP, sous l’impulsion de l’intersyndicale (et de figures marquantes comme Charles Piaget de la CFDT), inventent « la grève riche », c’est-à-dire le contrôle ouvrier de la production. Dans la nuit du 20 au 21 juin, pour se prémunir contre les manœuvres de la direction, ils s’emparent d’un stock de 65 000 montres, d’une valeur de 10 millions de francs, qu’ils dissimulent dans des caches secrètes à travers la région. Ce « trésor de guerre » devient leur monnaie d’échange et leur assurance-vie.
« C’est possible : on fabrique, on vend, on se paie »
Ce slogan historique, apparu sur les murs de l’usine de Palente durant l’été 1973, résume à lui seul l’audace du mouvement. Refusant la fatalité, les ouvriers remettent les chaînes de montage en route le 18 juin. Ils organisent des « ventes sauvages », proposant les montres directement au public avec une remise de 42 %. Le succès est foudroyant : soutenus par l’enthousiasme populaire, les travailleurs récoltent des millions de francs, ce qui leur permet, dès le 2 août, de se verser une « paye de survie ». L’usine s’autogère de fait, s’organisant en commissions (production, vente, accueil, restaurant), avec une implication majeure des femmes, qui représentent 60 % des effectifs de la manufacture.
Un séisme sociétal et une solidarité sans précédent
Le combat des LIP dépasse très vite les grilles de l’usine de Besançon pour devenir une véritable cause nationale. Les travailleurs en lutte attirent l’attention des médias, des intellectuels et de la classe politique. Ils tissent des liens avec d’autres luttes de l’époque, notamment avec les paysans aveyronnais, donnant naissance au célèbre mot d’ordre : « Lip-Larzac, même combat ».
Le point d’orgue de cet élan de solidarité exceptionnel a lieu le 29 septembre 1973 lors de la « Marche sur Besançon ». Sous une pluie battante, près de 100 000 personnes venues de la France entière (et même de l’étranger) convergent vers la capitale comtoise pour scander « LIP vivra » et soutenir les ouvriers.
L’héritage d’une utopie
Si le conflit LIP connaîtra par la suite des rebondissements amers, de nouvelles faillites et la création de coopératives éphémères pour tenter de survivre, l’année 1973 reste gravée dans l’Histoire. Ce mouvement a eu des répercussions sociétales tangibles et a notamment poussé le gouvernement à légiférer : c’est directement en réponse au drame de LIP qu’a été créé fin 1973 le FNGS (Fonds national de garantie des salaires), garantissant le paiement des employés en cas de liquidation d’une entreprise.
Aujourd’hui encore, l’affaire LIP de 1973 demeure le symbole éclatant d’une utopie réalisée, celle d’hommes et de femmes refusant la fatalité économique pour affirmer que l’économie doit rester au service de l’humain.

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